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 [Death Note] Kill it with a pen

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Seigi
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MessageSujet: [Death Note] Kill it with a pen   Mar 26 Oct 2010 - 19:21

Bonjour! Ca faisait longtemps que je n'avais rien posté ici!

Je suis actuellement en train d'écrire une fanfiction Death Note un peu particulière. Bien que j'ai mis les premiers chapitres sur FF.net, j'avais envie de partager ici sur ce forum, les chapitres mais également... les illustrations. C'est un projet en partenariat avec une amie qui a décidé d'illustrer chaque chapitre. Je vous proposera l'illustration en question à chaque fois à la fin du texte (car certaines ont tendance à spoiler ce qu'il se passe dans le chapitre).

J'espère sincèrement que cette fic vous plaira, voici le prologue

KILL IT WITH A PEN

THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE

ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.

MAYBE.

« Il cria d'une voix forte : Lazare, sors !

Et le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandes, et le visage enveloppé d'un linge.
»

- L'Evangile selon Saint-Jean, chapitre onze.

L'IMPLOSION


« La mort est aussi égale pour les humains que l'est un Triple Osseux contre Deux Crâneurs. »

- Vieux proverbe de l'Au-delà.

PROLOGUE

LA DERNIERE REGLE

Il était de ce monde et quand il parlait, pas un souffle ne sortait de sa bouche, et ses dents étaient des crocs qui souriaient sans émotion. L'odeur de son corps était celle de la cendre froide, et ses doigts étaient tendus vers les quatre petits os brillants au sol, contrastant avec la terre noire. Les Dieux n'étaient jamais souillés par ce qu'ils appelaient tout simplement «la Crasse », mais il arrivait parfois que cette petite poussière, plus grasse que de la suie, se perde dans le monde des Humains, et un malheureux, se trouvant là au mauvais moment, en aspire une minuscule trace dans l'air, avant de mourir tué par l'énergie. Cela ne dérangeait pas les Dieux qui en riant fixaient par le Gouffre les humains qui tombaient, car c'était le fameux Bonus de la Crasse, bingo, tous y gagnaient une petite année en plus.

- Hé, Dellidublly, tu veux jouer ou pas ?

Il se tourna et la sensation lourde du monde fit pression sur ses larges épaules. Il se demandait souvent combien de temps un humain –si jamais un humain pouvait passer la Barrière de Mu- pourrait survivre dans un tel lieu. Une seconde ? Peut-être un peu plus si jamais il avait eu l'idée de gonfler ses poumons à bloc, comme s'il plongeait dans une piscine. Sa pensée, aussi ridicule fut-elle, le fit glousser et son corps en eut un lent mouvement, les bandages de son corps flottant autour de lui.

Lorsqu'il riait, le bruit de son nez et sa bouche était proche de celui d'un animal, un « arf arf » qui aurait fait frissonner les plus courageux des humains. Dans son monde, son rire agaçait les autres. Il joua avec ses doigts, frottant ce qui aurait pu s'apparenter pour les humains l'index contre le pouce, comme s'il y avait de la Crasse sur sa peau, ou bien qu'il mimait le geste d'obtenir de l'argent. Pas d'argent dans l'Au-delà. Quand le Roi avait le dos tourné, et que Justin, plus las que d'habitude, fermait les yeux, les Dieux misaient les années qu'ils gagnaient. Tu veux tout miser sur un Quadruple Vertèbres ? Tu donnes quarante ans à celui qui gagne, tu vas chercher un humain par le Gouffre, et toutes ces années ne sont plus à toi.

Quand ils voulaient jouer d'un plus haut niveau encore, ils misaient les années qu'ils possédaient déjà. Le procédé était particulier, et l'honneur était mis en jeu. Les deux joueurs prenaient leur Cahier, en tiraient une page, puis traçaient chacun leur tour une signature avec un doigt maculé de Crasse. Donner des années était un acte intense, et les Dieux le sentaient passer dans leur corps. Logé tout au fond de leurs entrailles, ils visualisaient le récipient de vie neutre, le récipient qui se remplissait quand ils tuaient des humains. Tous savaient que ce récipient avait un trou minuscule, et que la vie coulait toute seule par cette fuite, comme pour les humains, en somme. Chacun imaginait son propre fluide en couleur différente, qui leur correspondait. L'échange était fait sans un mot, et le jeu recommençait. Ce pari n'était dangereux qu'au bout de la vingtième fois.

Un seul Dieu, nommé Gargo –mais qui fut plus tard rebaptisé Gargo Hullkibü par le Roi, le marquant ainsi à jamais par le nom de la honte, Hullkibü signifiant « Cerveau Visqueux », alla jouer jusqu'au quitte ou double et mourut quand il perdit pour la trentième fois. Deux Crâneurs contre un Triple Osseux de la part de Meadra, qui bien qu'elle ne jouait pas souvent, avait une chance extraordinaire. Il misa toutes les années qu'il avait gardées, puis celle qu'il possédait en ce moment même. Quand Nu apprit la nouvelle, en voyant le sable et la rouille qui composaient Gargo, son grand corps aux milliers d'yeux eut un grand frisson agacé, les yeux clignèrent en même temps et ce qu'il restait du Dieu Gargo fut renommé à jamais Gargo le Cerveau Visqueux. Tout cela avait eu lieu des millions d'années auparavant et plus aucun Dieu n'était assez stupide pour jouer à un tel niveau. Ils n'avaient pas forcément envie de se faire appeler Hullkisham – Débile Visqueux- ou encore Hullkizherk – un mot qui dans le monde des humains aurait trouvé un équivalent dans la formule « Sexe de limace », mais qui était difficilement traduisible même pour les Dieux, bien qu'il s'agissait d'un terrible affront physique-.

Dellidublly hésita une dernière fois puis haussa les épaules.

- Ces paris me fatiguent, et si on changeait ?

- Tu veux miser quoi ? demanda Dalil.

Elle le fixait, impatiente. Dellidublly avait beau aimer l'Os, il commençait exceptionnellement à s'en lasser. Il se sentait en ce moment –le temps n'existait pas vraiment, ni jour, ni nuit, ni des années, juste… le moment- un peu paresseux et était bien tenté de dormir. La Crasse était un peu tiède, parfaite pour s'y allonger.

- Allez, quoi, une petite partie, geignit Dalil et comme Dellidublly le prédit, elle secoua sa tête faisant ainsi bouger la longue tiare de perles fixées sur ses tempes.

Dalil aimait l'or et les pierres précieuses mais était d'un tempérament si peu curieux qu'elle ne pensait jamais à regarder par le Gouffre, puis à choisir les bijoux qu'elle désirait avant de les prendre. Cela ne l'intéressait pas. Les seuls bijoux qu'elle possédait étaient ceux des humains propriétaires des cahiers perdus dans le monde des vivants. Lorsque les Dieux revenaient, ils pensaient à elle et lui donnaient une bague, ou même un tout petit diamant, histoire de. Dalil jalousait Justin pour tous les joyaux incrustés dans son corps, et ce dernier la regardait en se moquant, pointant parfois un rubis sur sa joue, comme s'il demandait silencieusement à Dalil de lui faire la bise.

- Et si on le faisait en mode « petit os » ? On parie rien, on fait juste ça pour s'amuser.

Delibublly se mit à rire. Arf, arf, arf, comme un chien qui s'étoufferait.

- A quoi ça sert, Dalil ?

- Prépare ton jeu d'os, je le prépare aussi.

Un autre Dieu, nommé Gook, regardait le jeu en préparation. Quand les joueurs eurent finis, le Dieu sortit plusieurs os d'un vase ébréché et les disposa pour que les joueurs puissent davantage nourrir leur main.

- Je te fais un Double Vertèbre.

- Passe.

- Crâneur ?

- Métacarpe.

- Difficile, ça.

Le dernier os fut posé. Dellidublly sourit derrière ses bandages.

- Trois Iliaques avec bonus de cotyle pour moi.

Dalil, furieuse, fit bouger encore plus sa tiare. Elle rejeta son jeu sur le sol et les os s'entrechoquèrent.

- Triple Vertèbre. Quel jeu pourri. Bon, tu veux quoi ?

- Je n'ai jamais dit que je voulais miser quelque chose, rétorqua Dellidublly.

- A quoi ça sert de jouer si on parie rien du tout, répliqua aussitôt Dalil. Ne me prends pas pour une Naärk !

Être traité de Naärk était plus qu'une insulte, mais une réputation lancée par tous les autres et qui vous poursuivait pour l'éternité. Jealous avait été un Naärk avant de mourir –bêtement, mais c'était un Naärk, de toute façon-, Sidoh était un Naärk, et Ryuk, parfois, était traité de Naärk, tout cela dans son dos car il y avait chez lui le potentiel d'être plus fort que les autres. Tous le voyaient quand il parlait à Justin. Être un Naärk, c'était être un Idiot, dans le sens pur, total du terme. L'idiot du village, l'idiot de sa propre race, l'idiot de tout. Et on pouvait être un Naärk même au jeu. C'était le pire.

- Je ne t'insulte pas du tout, oh, calme-toi.

- Tu veux quoi, dix ans ? Quinze ?

- On peut miser autre chose ?

- Comme quoi ?

Les perles de Dalil étaient l'un des rares éclats des environs. Les tous petits os blancs du jeu brillaient toujours, des bijoux différents, mais toujours des lumières aux yeux de Dellidublly, les percevant au travers de ses bandages grâce au reste d'énergie humaine qui en émanait, tiède comme de la chair. La chaleur humaine était la chaleur d'un organe vivant, pulsant le sang, battant comme un cœur, à la texture humide et tous les Dieux la sentaient, plus forte, étouffante, quand ils passaient dans le monde des humains.

- Si on misait nos cahiers, lança-t-il sans penser.

- Nos cahiers ? T'es fou, c'est horrible !

- Je disais ça comme ça, tu sais. Oh et puis donne-moi cinq ans, ça me suffira largement, finit par dire Dellidublly d'un mouvement de la main.

Le flux de vie neutre dans son récipient était d'un vert qui rappelait la vase, mais fluide, douce comme la crème. Il pouvait la saisir dans son esprit, entre ses doigts invisibles, la brasser et y sentir toute l'odeur humaine qui s'en échappait pour ne laisser place qu'à la vie brute. La Vie n'avait pas de distinction. Ce n'était qu'un flux inodore, aux couleurs de celui qui la possédait, comme de l'eau pour les humains, ou les cahiers pour les Dieux. Le flux de Dalil était d'un bleu nuit, mais aux reflets plus clairs, comme de l'argent. Il crut voir Dalil toucher son flux dans son esprit, la connection se faisant naturellement entre eux, et la texture était plus lourde, comme de l'argile, et les traces de ses doigts s'effaçaient quelques secondes après leur passage.

- Cinq ans, alors ?

- Ouais, ça suffira, comme ça on pourra jouer une autre fois, murmura Dellidublly, concentré sur le mouvement d'encre et d'argent qu'il visualisait.

Les doigts de Dalil eurent un mouvement délicat, et la partie bleue de son flux passa ailleurs, disparut le temps que Dellidubbly la sente dans tout son corps. Il vit le bleu encre se figer, se liquéfier, foncer, changer de couleur pour devenir d'un vert semblable au reste de son récipient. Gagner de la vie en utilisant les flux était une émotion un peu trouble, réveillant ainsi les Dieux de leur ennui perpétuel. Tuer les humains ne leur procurait rien, ce qui expliquait pourquoi ils s'en désintéressaient. Si tuer les humains pouvait leur procurer une telle émotion, aussi fugitive, inexprimable fut-elle, les Dieux travailleraient davantage.

- Tu veux aller dormir, c'est ça ? Quel paresseux…

- Va embêter Justin, il te donnera peut-être un bout de son émeraude qui lui pointe au bout du nez.

Dalil le regarda et Dellidublly vit qu'elle y pensait à moitié puis, comme si son esprit dérivait, ses yeux se firent plus vagues. Elle releva la tête, fixant le ciel –ou le haut, il n'avait pas d'espace propre à l'Au-delà, le haut et le bas n'étaient différents que par le fait que l'un était sans Crasse, et l'autre si -.

- Tu entends ? fit-elle d'une voix lente, trop éteinte pour cela ait l'air normal, même pour un Dieu comme elle.

- Quoi ?

- Tu entends pas un bruit ?

Gook qui somnolait près d'eux eut un tressaillement. Les cornes de son crâne tout d'os –qui ne dégageait aucune énergie – se mirent à prendre une couleur légèrement plus rouge, comme si elles s'imprégnaient de sang. Dellidubbly observa son compagnon de jeu, surpris et même curieux. Les cornes de Gook avaient été utilisées par les humains quand le Dieu avait parié à d'autres qu'il irait sur Terre pour révéler son apparence. Il le fit de telle manière qu'il ne viola aucune règle, et les humains crurent qu'il s'agissait de Satan. Bien des siècles plus tard, Gook en riait et mimait de donner des coups de corne : « Mon nom veut seulement dire « Le Cornu joueur » mais il faut croire que les humains aiment me prendre pour une sale bête ! »

- Ah ouais, j'entends moi, marmonna-t-il et la fourrure qu'il portait eut comme un frisson.

Dalil se releva brusquement, et ses perles se balancèrent, brillantes comme des os. Dellidublly les regarda, et les trouva encore plus jolies, lui qui n'aimait pourtant pas les bijoux. Il baissa la tête, prit les os du jeu dans sa main. Il ne savait pas pourquoi mais l'énergie humain qui s'en dégageait lui semblait plus faible, moins pulsante. L'organe se desséchait.

Justin, non loin d'eux, daigna lever la tête, lui qui ne contemplait que la Crasse. Ses yeux composés de deux saphirs ne montraient rien et ses dents toutes d'or avaient un rictus perpétuel. Dellidublly garda les os dans sa main. Tous lisses comme des perles, et la chaleur s'estompait entre les bandages de sa paume. Il lui fallait serrer plus fort pour garder l'énergie. Et ce fut quand il crispa les doigts dessus qu'il entendit enfin ce que Dalil, Gook, Justin et les autres Dieux entendaient.

Ce n'était qu'un faible écho dans l'espace au-dessus d'eux, comme s'il y avait du vent. Pourtant le vent n'existait pas dans l'Au-delà. C'était un bruit qui portait doucement, comme un murmure, mais aucun des Dieux autour de lui ne parlait, n'émettait de sons. Même Meadra qui s'était assoupie était silencieuse, mains pliées sur la masse de son ventre qui faisait sa fierté –les Dieux basaient leur puissance sur leur aspect et Meadra imposait par son corps tout de graisse et de muscles contractés -. Le son s'amplifia, devint de plus en plus fort et Dellidublly entendit enfin une voix qui gémissait, une seule voix qui dans le silence pesant s'aventurait jusqu'à leurs oreilles. C'était une plainte étouffée mais qui, au fil des secondes –au fil du moment-, gagna en force, et se mua en un long cri qui ne s'arrêta pas, un cri d'une voix qui n'était pas en aucun celle d'un Dieu, ni même celle du Roi –la voix du Roi était si forte qu'il n'ouvrait que rarement la bouche, on la disait si puissante qu'elle pouvait toucher même les Dieux dans le monde des humains-. Le cri était sans aucun doute celui d'un autre être.

- D'où ça vient ? Là-haut ? demanda Dalil, très curieuse.

- Où ça, là-haut ?

- Armonia Justin, lança brusquement Kinddara qui venait tout juste de revenir. Tu devrais t'en occuper, non ?

Le Dieu ne la regarda même pas.

- Ah oui ? Si je devais me lever pour toutes les fois où vous croyez avoir besoin de moi, je porterai de la Crasse sous mes pieds pour l'éternité.

Kinddara émit un grondement menaçant. C'était une des rares femelles à posséder un caractère aussi violent. C'était elle qui se chargeait des morts atroces pour les humains. Quand elle était de mauvaise humeur – tout le temps-, elle regardait par le Gouffre, choisissait tous les conflits de portée internationale, piochait des humains dans le lot et leur décrivait une mort des plus horribles. Elle était d'ailleurs l'une des seules à faire preuve d'imagination quand elle écrivait les noms dans son cahier. « Guivelostain » était son surnom parmi les Dieux, qui signifiait dans leur langue la Crevasse Rouge, en raison de la crevasse lui barrant le crâne, mais aussi par moquerie car dire d'un Dieu qu'il avait une « Lostain », une crevasse, voulait dire qu'il était incroyablement stupide.

- Ne te fiche pas de moi, Justin. Tu es Armonia, tu es « la confiance du Roi » et ce qui se passe ici n'est pas normal.

Meadra qui s'était réveillée entretemps leva les yeux au ciel. Sa large bouche humide s'étira en une expression qu'aurait arborée un humain atteint de démence, mais qui passait pour un sourire relativement serein chez elle.

- Va appeler plutôt Mille Yeux au lieu de m'énerver. C'est elle qui se charge de ça.

Dellidublly gratta le bandage de son front, songeur. Le cri n'avait pas augmenté, mais continuait toujours, jusqu'à qu'il ne devienne plus qu'un son parmi d'autres. Dalil s'était rassise, presque déçue, et joua avec les perles de sa tiare. Gook s'était de nouveau assoupi et ses cornes avaient perdu de leur rouge, signifiant qu'il n'était plus du tout intéressé. Les Dieux retombaient dans leur torpeur.

- Justin, tu veux jouer avec moi ? demanda Meadra qui continuait toujours de sourire.

Le Dieu sourit de ses dents en or. Dellidublly pensa que si jamais Justin avait eu une langue, elle serait d'un tissu brodé d'autant de pierreries que son corps possédait déjà.

- Tu sais bien que j'ai tendance à miser beaucoup. Même avec ta chance, tu n'arriverais pas à me battre.

- Et sans miser ?

- Ce n'est pas drôle. J'ai bien envie de tabac, ajouta Justin d'une voix rêveuse.

Il se passa une main sur la mâchoire et le contact des pierres les unes contre les autres émettait un léger bruit de frottement et d'entrechoquement. Dalil, captivée, jalouse, le regardait. Dellidublly allait reposer les os sur le sol, prêt à les laisser pour d'autres joueurs quand il perçut dans sa paume la chaleur. Ou l'absence de chaleur.

Les os étaient devenus froids.

- Dalil ? Touche-les, s'il te plaît ?

Les os passèrent dans la main de Dalil qui eut un bref sursaut. Elle fixa les petits os, les fit rouler dans sa main, en éprouva le contact.

- Ils… Ils sont tous froids. Pourquoi ?

Justin qui avait suivi leur conversation eut un léger mouvement de la main, comme s'il se demandait si tout ce remue-ménage valait la peine de se lever de son fauteuil. Il décida d'opérer différemment et fit signe à Dalil de lui présenter les os. Kinddara était repartie, sans doute pour mordre un peu de Crasse avec ses crocs acérés qui ne lui servaient que pour impressionner.

- En effet, ils sont froids, répondit pensivement Justin, la main toujours tendue, les os roulant entre les joyaux, s'y accrochant parfois avant de retomber.

- Il faut appeler Nu, maintenant, dit Meadra, tapotant son gros ventre à la peau verte et jaune.

- Pour des os froids, pourquoi faire ? ricana Justin.

- Ca veut dire ce que ça veut dire, rétorqua Dalil. Pourquoi ils sont tous froids ?

- Les autres aussi le sont ?

- Oui.

Gook eut un vague sursaut et Dellidublly vit ses cornes s'épanouir d'une nouvelle vague de rouge, un rouge encore plus prononcé qu'avant. La fourrure de son corps était d'une blancheur terne, se mouvant sous les flux de son énergie.

- Satané bruit, grogna-t-il.

Les autres Dieux se figèrent. Trop occupés à parler, ils n'avaient pas entendu que ce son était devenu plus fort, encore plus fort qu'avant. Il était même d'une tonalité différente, plus aigue, et enfin une autre voix se fit entendre, un autre cri qui s'amplifia pour se transformer en un hurlement. La voix d'une femme, ou celle d'un enfant, Les Dieux ne savaient guère.

- D'où ça vient ? demanda Justin, vaguement agacé.

Meadra pointa un doigt vers l'Est, toujours vers le haut. Justin suivit son mouvement, et ses yeux eurent un reflet d'argent. Il aiguisait son regard, l'un des seuls capable de voir à travers toutes les couches de l'Au-delà. Nu le pouvait également et quand ses milliers d'yeux rouges devenaient argentés, les autres Dieux comprenaient qu'elle voyait plus loin encore, plus loin que le monde des humains, plus loin que leur propre univers.

« Nu » signifiait Infini.

- Alors Justin ?

Le Dieu sembla hésiter, passa de nouveau ses doigts sur sa mâchoire. Le bruit de frottement parut assourdissant, malgré les cris qui résonnaient à présent dans l'espace.

- On dirait… que ça vient de la Barrière de Mu.

Les Dieux, surpris, restèrent silencieux. Justin tendit son crâne vers le haut, et après un long moment, il fit ce qu'il faisait le plus rarement possible : il se mit debout. Il leva un bras surchargé de pierres et d'or et fit un mouvement, comme s'il coupait l'espace devant lui.

- Les âmes de Mu, dit-il et Dellidublly entendit de l'étonnement et même –était-ce possible ? - de l'angoisse. La Barrière est brisée.

- Quoi ? La Barrière de Mu ? répéta Dalil, abasourdie.

Gook se releva avec lenteur. Son énorme collier se balança dans le mouvement et ses cornes étaient si rouges qu'elles étaient entourées d'un halo glacial. Il chercha dans sa fourrure et attrapa son cahier, le feuilleta.

- Les pages… elles sont toutes blanches, lança-t-il enfin d'une voix monotone.

Dellidublly crut mal entendre mais à peine Gook prononça ces mots que tous les autres Dieux présents sortirent leur cahier, et le froissement du papier fut presque aussi intense que les cris. Des cris qui s'étaient multipliés et qui venaient de l'Est, comme l'avait vu Justin. Sur toutes les pages, où des noms étaient écrits depuis toujours, il ne restait que du vide, des pages blanches sans trace.

Justin, qui était resté silencieux, eut un vif mouvement. Ses dents en or claquèrent quand il parla, et ce furent les dernières paroles avant le chaos.

- Pas normal, Mu est disparu, le Néant est-

Il y eut une lumière qui traversa le haut, une lumière blanche, vive comme un éclair. Les Dieux eurent un mouvement de recul et les cris devinrent des hurlements, une clameur qui s'éleva, fit trembler la terre. De l'Est, la lumière se transforma en une ébauche de voile qui se mit à flotter, plus ce fut le tour d'un autre éclat. Justin se releva, ses yeux si brillants qu'ils produisaient deux faisceaux d'argent.

- Les âmes s'en vont, chuchota-t-il.

Et ils les virent. Minuscules, blanches, elles ressemblaient à des poussières emportées par un vent nouveau, projetées vers l'Ouest. Dellidublly n'avait pas la Vision, mais l'aurait-il eu qu'il aurait vu la Barrière aux bords rouges, l'ouverture de Mu et le flot d'âmes qui s'en échappait en hurlant. Justin le vit, Nu, loin d'eux, ouvrit ses mille yeux et le vit à son tour. Son propre cahier au sol, aux pages blanches, comme si rien n'avait jamais existé.

Justin se rassit dans son fauteuil, observant le spectacle des voiles blancs dans l'espace, appuyant sa mâchoire contre sa main où chaque phalange était décorée d'une minuscule émeraude.

- Cela a eu lieu, murmura-t-il à nouveau.

- Quoi ? dit un peu bêtement Dalil.

Justin ne se tourna pas vers elle. Son regard éblouissait tout.

- La dernière règle a été écrite. C'est la règle de trop.

Gook semblait déjà comprendre mais ne dit rien. Meadra tourna son énorme masse vers Justin.

- Il y a encore une règle ? demanda-t-elle, plus surprise qu'autre chose.

- Tu n'as pas l'air de comprendre, Meadra, répliqua Justin d'une voix étonnement douce.

Il tendit un doigt vers le flot continu des âmes.

- Nous avons toutes les règles. Toutes contraires à l'une ou l'autre, mais cela formait un équilibre. Nous avions un équilibre. La première règle équilibrait la dernière.

Il se tut. Les hurlements étaient si assourdissants que sa voix n'était plus qu'un murmure.

- On vient d'écrire une règle de trop.

- Quelle règle ? demanda Dellidublly.

Justin ne le regarda pas directement, habituant ses yeux à perdre la Vision.

- Tu crois que je le sais ? Je le sens, c'est tout. Il y a une contradiction majeure maintenant. La grande contradiction avec tout le reste. Avec nos cahiers. Réfléchissez enfin ! lança-t-il brusquement, ce qui fit sursauter les autres Dieux.

Il y eut un silence qui fut enfin brisé par Gook, s'endormant à nouveau.

- Les pages sont blanches car le cahier n'est plus.

- Le cahier n'est-

Et ils comprirent tous.

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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Lun 1 Nov 2010 - 13:07

KILL IT WITH A PEN

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MAYBE.

CHAPITRE I

LE PARADOXE DE LAZARE

« Et on me dit que Dieu est avec l'Homme,

Mais si Dieu est avec l'Homme, alors

Qui est avec Dieu ?
»

- Citation anonyme sur le mur d'un orphelinat en Angleterre.



Tous les Dieux n'étaient pas présents lorsque la nouvelle se propagea dans l'Au-delà. Par ailleurs, beaucoup n'y crurent pas, ne furent pas intéressés par le désastre. Ils retournèrent jouer à l'Os, parièrent leur vie neutre, allèrent dormir quand ils se sentirent trop paresseux.

Il y avait, quand la Barrière de Mu se brisa, deux Dieux dans le monde des humains. Tous deux ressentirent pourtant les voix, et comprirent que les choses n'allaient pas. Ils ne formulèrent rien, ne dirent absolument rien aux humains qui pouvaient ou non les voir. Les Dieux n'étaient pas si loin l'un de l'autre –dans le même pays-, et participaient à une expérience qui amusait l'un d'entre eux, tandis que l'autre se trouvait sous le poids d'un choix à faire.

Il y avait Ryuk, et il y avait Rem.

Les noms des Dieux voulaient toujours dire quelque chose. Parfois, seulement en regarder un suffisait pour deviner son nom. D'un corps aux membres longs et souples, les chaînes métalliques le ornant cliquetant dans ses mouvements, Ryuk sentit le changement dans l'air –de l'air véritable, de l'oxygène qui passait dans ses membres sans besoins vitaux – et regretta de ne pas avoir la Vision capable de voir ce qu'il se passait dans l'Au-delà. Il n'eut pas besoin de regarder son cahier pour comprendre que les pages étaient devenues toutes blanches, et ne fut pas surpris –ou très peu- quand il perçut la nouvelle règle. Il n'y avait pas d'explication particulière. Les Dieux comprenaient qu'il existait une nouvelle règle et l'établissaient comme un fait acquis, même si quelques fois il n'était pas approuvé par tous. C'était comme pour les humains de savoir et assimiler le fait qu'après l'été venait l'automne, que le feu pouvait faire mal et que l'eau était indispensable à leur survie. C'était comme ça.

Toutefois, au-delà d'assimiler le fait qu'il y avait une nouvelle règle, il comprit que les éléments ne s'emboîtaient pas.

- Ryuk ? Qu'est-ce qu'il ya ?

La jeune humaine qui était allongée à plat ventre sur son lit leva les yeux du cahier sur lequel elle écrivait encore des noms, un ordinateur portable devant elle. Ryuk vit qu'elle avait commencé une nouvelle page et que par conséquent elle n'avait pas fait attention que tous les autres noms qu'elle avait écrit depuis des jours et des semaines ne s'y trouvaient plus. Ryuk hésita à le lui dire pour le simple plaisir de la voir blêmir, furieuse de réaliser que son travail avait été effacé.

- Rien du tout.

Misa fronça le nez, eut une moue boudeuse.

- Je suis fatiguée mais je dois continuer d'écrire les noms. Tu peux faire une promenade si tu veux, je te donnerai une pomme plus tard d'accord ?

« Tiens, chien-chien, attrape l'os bien juteux », pensa Ryuk qui ne s'en formalisa pas.

Misa ne savait pas blesser les gens et Ryuk ne pouvait jamais se sentir personnellement touché par une réplique cinglante. Même se faire traiter d'Hullkizherk le faisait rire. Il était bien au-dessus de tout ça. Quand Misa se massa la nuque, ses cheveux tombèrent sur son épaule, dévoilant l'os de l'omoplate sous la chair. Un Simple Omoplate ne valait pas grand-chose contre un Double Crâneur.

Ryuk haussa les épaules puis traversa la fenêtre avant de s'envoler dans le ciel de fin d'après-midi de Tokyo. Ses ailes battaient en bruit claquant, le vent fouettait son corps.

Les humains allaient bientôt réaliser que leur fin était toute proche.
___________________________________________

Les règles. Elles régissaient chaque monde existant. Le monde des humains, l'Au-delà, et bien évidemment Mu. Le Néant ne pouvait exister sans les règles des autres mondes. Le Néant ne pouvait être sans que quelque chose existe au préalable. Chaque règle en contredisait une autre, et amenait ainsi un équilibre.

Le principe de contradiction était basique pour les Dieux. Si les humains étaient faillibles, et qu'ils se contredisaient, les répercussions étaient autres, parfois dangereuses. Pour les êtres tels que les Dieux de l'Au-delà, la contradiction était essentielle. Dire une chose et son contraire amenait un pont entre ces deux faits et deux règles d'un cahier pouvaient être en contradiction que cela ne dérangeait absolument pas les Dieux. Elles s'équilibraient.

Les contradictions des cahiers, en revanche, nuisaient aux humains. Les quelques possesseurs de cahiers n'étaient jamais allés jusqu'à connaître toutes les règles mais la contradiction les avait perturbés. Les Dieux en riaient beaucoup. Leur existence était une contradiction, leurs cahiers également. Le Roi lui-même était la Contradiction, et on racontait que son nom dans leur langue signifiait deux choses contraires.

Quand Nu arriva près de Justin, les yeux tous pleins de la Vision, les Dieux s'étaient inquiétés. Pas énormément, car ils n'avaient plus l'habitude de s'inquiéter –ou même de ressentir une émotion assez forte pour que cela les perturbe-, et Justin murmura quelque chose à Nu, lui montra son cahier et toutes les pages blanches. Nu cligna de tous ses yeux, et le bruit fut proche de son nom, un bruit en « nnn », comme des chairs pressées les unes contre les autres. Infini pour Mille Yeux, sûrement.

- Les noms écrits dès le départ sont bons, déclara-t-elle d'une voix étouffée –personne ne savait exactement d'où provenait sa voix, sa bouche sûrement recouverte par un œil. Toutefois, les noms écrits peu de temps avant l'application de la nouvelle règle sont mauvais.

- Mauvais, hein ? répéta Justin.

- Mais c'est quoi cette nouvelle règle ? demanda impatiemment Dalil.

Nu cligna de tous ses yeux. Un seul mouvement, mille paupières s'abaissèrent dans le bruit de pression, et déjà l'éclat d'argent s'estompait, laissant place au pourpre.

- Je l'ignore. Je dois demander au Roi, c'est lui qui se charge de rédiger les règles.

- Mais… nous n'avons plus eu de nouvelles règles depuis des siècles, rétorqua doucement Justin, pensif. En général, nous pouvons la lire sur les cahiers, car elle est rajoutée aussitôt par le Roi.

- Et là ?

- Tu crois que je le sais ? répliqua Nu, exaspérée. Je ne sais pas, nous avons tous senti qu'il y a une nouvelle règle mais tant que le Roi ne nous en dit pas plus, nous ignorons de quoi il s'agit !

- La contradiction de trop, marmonna Gook, pas si endormi que ça.

- Comment va-t-on faire alors ? demanda Dellidublly. Nous sommes possesseurs d'une règle en trop, la règle qui ne peut que contredire la totalité des autres règles, et… on ne sait pas quelle est cette règle, conclut-t-il, surpris par l'absurdité de la situation.

- Le Roi a des idées bizarres, répondit Justin et sa voix était plus douce, comme si cette simple déclaration suffisait pour tout expliquer.

Gook eut un ricanement bref. Ses cornes étaient redevenues d'un rouge sanglant, qui annonçait l'éclat de son flux.

- Le plus important, c'est pas la Barrière plutôt ?

Dalil releva la tête, se rendit compte que le flux des âmes s'était tari. Parfois une ébauche blanche jaillissait pour repartir vers l'Ouest, avant de disparaître. Toutefois, les cris n'avaient pas cessé. La clameur, pleine de souffrance, faisait vibrer la Crasse de la terre de l'Au-delà, un peu à la manière de la voix du Roi, en beaucoup plus lourd et puissant. C'était comme si toute une métropole s'était mise à hurler en même temps, des milliers et des milliers de voix, et même des millions.

- Le cahier n'est plus. Il ne fonctionne plus, précisa Justin.

Nu eut un grand frisson.

- Je dois partir chercher le Roi.

- Fais vite, dit Justin, fixant dans le haut une petite lumière passant à grande vitesse de la Barrière à l'Ouest.
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Rem était le bruit de sa voix quand elle parlait. Un grondement perpétuel car elle ne savait prendre une autre voix. C'était le bruit des os que l'on frottait l'un contre l'autre, et les Dieux disaient que lorsqu'ils jouaient, qu'ils s'amusaient avec la voix de Rem. Rem ne s'en souciait guère et s'en allait, son corps d'os lisses se frottant toujours, et sa voix vibrait quand elle soupirait, lassée de ses semblables, lassée des humains.

Aussi, lorsqu'elle perçut la règle, elle eut ce nouveau grondement de gorge. Ce bruit aurait pu passer inaperçu dans d'autres circonstances mais en ce moment même, les humains l'entourant relevèrent la tête, surpris par le son. Rem tourna son grand corps vers l'humain qui tenait le cahier de ses doigts, en un contact léger.

- Un problème, Rem ?

Elle ouvrit la bouche pour répondre, réalisa qu'elle n'avait pas de mots en tête, des mots suffisamment éloquents, révélateurs du désastre pour qu'ils puissent être compris et décida de rester silencieuse. Un désir brusque de prendre la fuite lui vint à l'esprit, une volonté qui dépassait tout, même le plan qu'on lui avait demandé de tenir.

Elle n'arrivait pas encore à croire que la contradiction fatale avait eu lieu. Elle pensa au Roi, espéra comme elle n'avait jamais espéré de son existence que le Roi puisse réparer cette erreur –en était-ce une ? On ne savait jamais vraiment avec le Roi-. Il était déjà trop tard, car le monde des humains était trop grand et vivait d'un rythme différent suivant chaque pays, chaque continent.

Et surtout, pouvait-elle parler aux humains de cette règle alors qu'elle n'était pas en application, et qu'elle-même ne savait pas quelle était cette règle ? La situation était absurde, terrifiante, totalement…

Elle traversa les murs et s'en fut.

Il existait un mot dans sa langue pour décrire ce qu'il passait dans le monde des humains. C'était un mot que les vivants ne pouvaient comprendre, leur système incapable de s'élever à un tel niveau. Un mot intraduisible.
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- Encore un autre ? grogna le gardien, fouillant dans les poches de son uniforme pour trouver la clé.

- Ils se terrent dans leurs cellules. Ils savent ce qu'il se passe, ils sont pas cons, s'esclaffa son collègue.

- On appelle l'équipe ?

Le gardien fit une grimace méprisante.

- Arrête, on sait bien qui a fait ça. Crise cardiaque, fils de salopard dans une section de haute sécurité, ça veut tout dire. Va plutôt calmer les autres, conclut-il au moment où la porte s'ouvrit.

La cellule était blanche, avec un seul lit et un lavabo. Pas d'objets tranchants, rien pour se créer une arme ou se suicider. Takeshi Oji était un tueur en série qui avait sévi à Shibuya de 1992 à 1995. Bien que condamné à mort, il attendait son exécution depuis près de dix ans.

« La machine judiciaire avait dû avoir un putain de grain de sable », pensa le gardien quand il s'approcha du corps étendu au sol, en une position qui exposait de toute évidence la souffrance d'un homme atteint d'une crise cardiaque.

Il se pencha vers le cadavre, mettant ses gants, vérifia qu'il n'y avait pas de coupure, ou d'autres blessures qui auraient pu changer la donne.

- On dirait que Kira t'a eu, mon salaud, chuchota le gardien à l'oreille du criminel. On peut dire ce qu'on veut de Kira, il nettoie les prisons des raclures comme toi et pour ça je l'en remercie.

Satisfait, il se releva, vit la lueur orange du ciel et son ombre devenue immense sur le mur blanc. Dans le couloir, il entendit son collègue revenir vers la cellule, le brouhaha des autres prisonniers qui devinaient ce qu'il s'était passé et qui étaient terrifiés par leur mort brusque, rapide, et reconnaissable par tous.

- On vous les foutra dans des cercueils, tous ces enfants de connards, grogna le gardien.

Il eut un petit rire.

Rire qui se transforma brusquement en un cri d'horreur quand il sentit deux bras froids le saisir par derrière. Hurlant toujours, il se débattit, se retourna et tordant le cou, aperçut deux grands yeux vides, à l'iris rouge, qui le contemplaient, contemplaient jusqu'au fond de ses entrailles. Il hurla, hurla plus fort, n'entendit pas son collègue qui cria à son tour.

Et tout devint noir.
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Peter venait lui apporter le corps mais Henry réalisa qu'il n'était plus très motivé. Il avait un rhume et la température de la morgue jouait sur ses muscles endoloris à force de se pencher pour découper, extraire et mesurer sur les balances.

- Encore un ?

Peter ricana.

- C'est dingue, hein ? Les gens meurent, on se demande pourquoi.

- Ah, tais-toi et passe-moi le scalpel que je t'ouvre cette boîte-là.

- T'es pas obligé de le faire maintenant, rétorqua Peter. Oh et puis tu sais quoi, je vais le faire.

Henry haussa les sourcils.

- Vraiment ?

- Je m'occupe de celui-là. Je signerai la fiche à ta place.

- Merci, je te revaudrai ça.

- J'y compte bien, rétorqua Peter d'une voix faussement menaçante, brandissant des ciseaux aux pointes sanglantes vers son assistant.

Henry rit puis s'en alla après avoir rangé ses affaires. Il allait passer sa soirée dans un bar à Manhattan afin de draguer une jolie fille – il ne dirait pas qu'il travaille à la morgue, juste modifier un peu l'histoire en se faisant passer pour un chirurgien- De nouveau seul, l'odeur du formol l'apaisant presque, Peter ouvrit le corps qu'on venait de lui laisser, pesa son cerveau, sortit les organes. L'homme avait été victime d'un accident de voiture et Peter vit toutes les lésions, puis enfin la perforation du poumon droit. D'après ce qu'Henry lui avait dit quand il était allé sur les lieux de l'accident, des témoins avaient eu le temps de voir la victime tomber la tête contre le volant et de percuter un mur de plein fouet. Un éclat du pare-brise s'était logé dans sa poitrine.

Evanouissement ?

« Crise cardiaque », pensa automatiquement Peter sans même faire davantage de recherches.

Peter demeura pensif tandis qu'il recousait le corps, le regard posé sur les larges coutures noires. Dès qu'il y avait une crise cardiaque, tout le monde pensait automatiquement à la même chose : Kira. Et il était assez vraisemblable de penser que l'homme avait été victime d'un arrêt cardiovasculaire. Ann aimait taquiner Peter à ce propos : « Je suis sûre que tu adorerais autopsier Kira. Tu donnerais tout pour le faire, je parie. » Comme beaucoup d'autres médecins-légistes, bien sûr.

Peter rédigea le rapport après avoir posé l'étiquette et rangé le corps avec tous les autres. Au frigo, comme ils disaient. Il avait hâte de rentrer et voir Ann, elle lui manquait. Ils ne s'étaient pas vus depuis deux semaines. Il devait vite prendre une douche car Ann avait beau l'aimer et tolérer son travail, l'odeur du formol la mettait mal à l'aise.

Ce fut quand il se tourna pour se laver les mains qu'il entendit le bruit. Un bruit minuscule, comme un tapotement. Il n'y fit pas attention.

« J'ai dû faire tomber un stylo quand je me suis déplacé. »

Ann allait lui faire un steak pour ce soir. « Viande froide la journée, viande chaude le soir », aimait-elle dire. Son humour était spécial mais Peter l'aimait pour ça.

Il sursauta quand il entendit soudain le bruit, plus fort cette fois. Un « tap, tap » métallique.

- Henry, bordel, si t'es là, arrêtes de faire le con et viens m'aider.

Sauf qu'Henry était parti depuis plus de deux heures. Peter sentit sa bouche devenir sèche et ses mains étaient devenues glacées jusqu'au bout des doigts. Il réalisa après coup que l'eau continuait de couler et l'arrêta. Hormis sa propre respiration, le vrombissement léger de la lumière, il n'entendait rien.

Et le bruit recommença.

Une, deux, trois fois. Des tapotements sourds, les bruits devinrent des frappes légères contre des parois. Peter tourna si vite la tête qu'il perçut le craquement de son cou et ce qu'il vit le tétanisa.

Les portes où derrière lesquelles étaient rangés les cadavres vibraient sous les coups, de plus en plus répétés et le bruit se mua en un écho dans le cerveau de Peter qui n'y crut pas et son esprit se ferma presque aussitôt. C'était juste…

Ils tapaient pour sortir. Eux.

- Oh mon Dieu… Oh mon…, oh non, non, non, gémit Peter, réalisant qu'il allait s'évanouir et déjà le monde autour de lui s'assombrissait de taches.

La lumière de la morgue lui parut brusquement blafarde, trop crue pour ses yeux, et Peter recula, vacilla. Il se prit les pieds contre la table où il venait d'autopsier le dernier –le dernier qu'il avait posé et qui tapait avec les autres, oh il tapait même plus fort, plus fort- et fut surpris de ne pas hurler, pas encore, comme si son cerveau réfléchissait sérieusement à l'éventualité que des cadavres ouverts, recousus, sans organes puissent frapper contre la porte pour sortir.

Il hurla enfin quand une porte vibra si fort qu'elle sembla se déplacer, prête à céder. Un bruit mat, comme un coup de pied, ou de poing, qui résonna. Il se sentit mal, prêt à vomir, perdre connaissance et comprenant qu'il allait mourir – avec cette même certitude qui prenait quelqu'un qui savait qu'un de ses proches avait eu un accident-, il attrapa un scalpel et sans hésiter se le planta dans la main.

Il cria, poussa des jurons mais le sang se mit à couler et la douleur brûlante fut presque apaisante, supprimant les taches qui assombrissaient sa vision. Son buste eut un soubresaut, et tenant sa main blessée, au sang qui poissait ses doigts, il se retourna et les jambes tremblantes, se précipita vers la porte.

- Oh mon dieu, souffla-t-il, réalisant qu'il était en train de devenir fou. Oh merde !

Il ouvrit la porte au moment même où une cloison s'ouvrit. Le bruit de la porte métallique cognant sur les autres parois fut si fort qu'il vibra dans toutes les parcelles du cerveau de Peter et bientôt il entendit les murmures s'élevant en un mélange de cris et de grognements. Il perçut les frottements, des frottements qu'il devinait être celui de la peau contre le métal, le choc sourd d'un corps tombant au sol et enfin ses membres réagirent.

Il referma la porte à double tour et continuant d'hurler courut, courut jusqu'à ne plus avoir de souffle.
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Ce fut ainsi partout. Tout le monde. Sur les six milliards d'êtres humains, combien étaient morts dans les instants précédents la règle, ou la suivant ? Rem ne voulut pas compter. Volant, le bruit des os de son corps paisible comme un souffle, elle contempla le chaos. Perchée sur une tour de Tokyo, elle observa.

Tout venait des hôpitaux. Là où tous étaient conservés. Et elle vit bientôt, tandis que la population hurlait. Elle entendit les cris, puis les explosions. La police arrivait, et les voitures semblaient minuscules depuis son point d'observation.

« Misa, Misa, ne sors pas, je t'en prie », pensa-t-elle.
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Misa ne comprit pas. La peur envahit aussitôt son corps et la tétanisa quand elle arriva à Shibuya. Elle crut un instant qu'elle ne tiendrait pas sur ses chaussures à talons mais y parvint malgré tout. L'odeur fut ce qui la frappa en premier. Une odeur de feu et d'une autre plus suave, plus douce, mais si écœurante qu'elle éprouva un goût de bile lui remontant jusque dans la bouche.

- Mais…

Son cerveau se bloqua, incapable de poursuivre. Autour d'elle, des gens se mettaient à courir, écrasant les malheureux qui étaient tombés au sol. Elle vit une jeune fille, habillée dans le même style qu'elle, le cou sanglant car un groupe entier d'adultes lui avait marché dessus. Elle vit les panneaux publicitaires – YOTSUBA, QUALITE OPTIMALE !- les sourires des femmes qui posaient, se rappela un instant qu'elle-même avait posé pour cette compagnie. Les sensations se retrouvaient décuplées par la panique et tout son corps fut transporté à son tour quand elle réalisa ce qu'il se passait.

Elle se mit à courir, le visage humide de sueur froide, le corps raide, allant dans la direction opposée.

- Gardez votre calme, je vous prie de garder votre calme ! raisonna une voix par mégaphone à une centaine de mètres d'elle. Ne paniquez pas !

- Vous la sentez l'odeur, hein ? Vous la sentez ? murmura Misa, comprenant qu'au-delà de la peur, de tout ce qu'elle avait jamais pu éprouver, elle était furieuse par l'absurdité de la situation.

Elle aperçut les voitures de police et les sons autour d'elles lui firent mal, tant elle avait la tête lourde.

- Reste pas, là, reste pas là ! lança un salaryman à une fille, plus jeune, qui hésitait encore à le suivre. Va-t-en !

Misa exhala un souffle brûlant et continua à courir, se frayant un chemin. Elle devait retrouver Raito. Lorsqu'elle avait entendu les nouvelles à la télévision, elle avait compris. Peu importait que Ryuk ne fût plus là, et c'était d'ailleurs quand elle s'était rendu compte qu'il avait disparu qu'elle avait compris.

- Bougez-vous, grogna-t-elle, donnant des coups de coude, bougez !

L'homme se tourna vers elle, furieux, paniqué, lui aussi et automatiquement Misa leva les yeux et aperçut les chiffres au-dessus de sa tête. Des chiffres, elle ne voyait plus que cela. Sa respiration se fit plus difficile et tout en courant, faisant attention à ne pas se tordre les chevilles, elle attrapa son téléphone portable, et appuya sur une touche.

« Mon dieu, faites qu'il décroche ! »

Un « bip » brutal la fit sursauter et lorsqu'elle regarda son téléphone lut « Numéro indisponible ». Elle avait oublié que l'immeuble dans lequel Raito se trouvait ne lui permettait d'avoir un téléphone portable allumé. Furieuse, désespérée, elle ne remarqua pas les larmes qui commencèrent à couler sur ses joues, et les doigts tremblants, tenta d'appeler encore une fois.

- Raito, Raito, j'ai peur, j'ai si peur, gémit-elle, le cœur battant si vite qu'elle avait l'impression qu'il allait jaillir, ou bien retomber tout au fond de son corps, comme une pierre.

Une main venant de la foule la propulsa en avant et Misa eu le réflexe de tomber sur le côté, et d'amortir sa chute avant de se faire écraser par un pied. Ses collants étaient déchirés aux genoux, avec un peu de sang dessus. Elle éprouva un petit picotement de douleur, mais pas assez pour qu'elle ne s'arrête.

L'odeur de la pourriture lui vint, plus forte encore, alors qu'elle s'approchait de l'immeuble où Raito se trouvait. Raito qui la prendrait dans ses bras, la rassurerait et la consolerait de ne pas avoir continué à tuer les criminels. Sa poitrine lui faisait mal à force de courir.

La foule devenait plus pressante encore et elle tendit les mains pour se frayer un passage, pleurant encore plus. Elle ne voyait plus rien, ses Yeux ne fonctionnaient plus. Elle ne voyait plus de noms, plus chiffres de vie, plus de…

Plus de chiffres ?

Elle réalisa que l'odeur était si forte, si pesante, qu'elle lui donna la nausée et les paumes tendues, signe inconscient de barrière, releva la tête. Elle vit que la nuit tombait, et que les lumières de Shibuya, puis de Tokyo s'allumaient. La voix dans le mégaphone lui parvenait de façon lointaine, brouillée et enfin Misa comprit. Elle entendit les cris, des hurlements qui provenaient au bas de l'immeuble de Raito, crut apercevoir des groupes de personnes qui tentaient de s'enfuir puis releva le menton, faisant face aux personnes qui s'approchaient d'elle d'une démarche plus lente, alourdie.

Elles n'avaient plus de nom, ni d'espérance de vie. Et pourtant, elles vivaient.

- Mais, mais comment… ? murmura Misa, la gorge sèche.

Elle voulut s'éloigner, partir mais son corps, tétanisé par la peur, refusa de lui obéir.

- Vous n'avez plus… mais… mais vous êtes…

Elle ferma les yeux lorsque des mains –glacées, elles étaient glacées et oh cette odeur- l'attrapèrent, et quand elle hurla, la foule qui s'enfuyait de Shibuya ne l'entendit pas.

Mais vous êtes morts.
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Il existait des choses que L ne supportait pas. Et ce qui se passait à l'extérieur en était une. Ne quittant pas des yeux le cahier aux pages blanches, il entendit les voix paniquées sur les différents écrans d'ordinateur.

- Où est le Dieu ? murmura-t-il pour lui-même.

- On ne sait pas du tout, rétorqua Aizawa d'une voix troublée, un peu rauque. Il… Il a disparu juste avant…

L hocha la tête. Ses doigts étaient glacés par un mélange de stupéfaction et il était vrai, d'un peu de peur. Ce n'était pas la peur de la situation mais celle, indicible, du doute qui le prenait. Il ne comprenait rien et la peur de ne pas comprendre le hantait plus que tout. Il releva la tête, la lumière des lieux presque trop violente pour ses yeux. A l'écran, il vit plusieurs journaux télévisés de différents pays mais chaque langue était pleine d'une terreur évidente. Il aperçut Shibuya où un feu s'était déclaré puis un autre reportage à New York. On commençait à faire appel à l'armée pour s'occuper des mystérieux cas qui s'étaient déclarés presque partout en même temps.

Les mystérieux cas. L voulut rire mais n'y réussit pas. C'était autre chose que de croire au pouvoir d'un cahier surnaturel, autre chose d'admettre que les Dieux de la Mort existaient. C'était comme si son esprit refusait encore d'approuver. Ce qu'il voyait à l'écran signifiait déjà qu'un phénomène extraordinaire se produisait.

- Raito ? dit-il doucement et sa voix lui parut étouffée, un peu faible et furieux, il tenta de la maîtriser.

Le jeune homme se tourna vers lui, très pâle. Ses mains tremblaient mais lorsqu'il prit le cahier, il eut une expression calculée, qui aurait presque pu convaincre L s'il n'était pas un expert dans ce domaine.

- Tous les noms écrits depuis le début… ont été effacés, murmura-t-il, ébahi.

- Mais quand ? demanda Matsuda, ne quittant pas les écrans des yeux.

- Aucune idée, répondit L. Je m'en suis rendu compte il y a quelques instants. A vrai dire, c'est au moment où le Dieu est parti que j'ai vu que les pages étaient redevenues blanches.

Soichiro émit un grognement.

- Les règles sont écrites avec une substance qui ne vient pas de notre monde, ce qui n'est pas le cas des noms écrits dans le cahier. Alors, comment, en une seule fois…

- Ca, il faut le demander à Rem, papa, l'interrompit Raito d'une voix blanche. Et elle n'est plus là. Et la retrouver me semble impossible pour le moment.

Il reposa le cahier et fouilla dans une poche de son pantalon pour y prendre son téléphone portable. Pour la première fois depuis des semaines, il l'alluma alors qu'il se trouvait encore à l'intérieur.

- Misa a tenté de m'appeler. Il y a tout juste deux minutes, ajouta-t-il, blême.

Les autres firent de même. L, toujours assis, ne fit pas de commentaire, continuant de feuilleter le cahier d'un geste machinal.

- Sayu a laissé un message, déclara Soichiro.

Il mit le haut-parleur.

- Papa… Papa ! gémit Sayu, la respiration hachée.

Il y eut des bruits de fond, puis brusquement le son d'une vitre brisée. Une femme se mit à hurler et le cri cessa presque aussitôt.

- Papa, papa, viens m'aider ! Papa, maman est… Ah… !

Un autre bruit plus sourd, comme si quelqu'un tombait. Raito entendit un sanglot bref, puis un gémissement de douleur.

- Papa, papa, au secours ! Au secours, papa ! Ah… non, n'approchez pas ! NON !

Raito eut l'impression que son cœur gela dans sa poitrine quand il entendit un long hurlement qui finit après une longue minute en un gémissement. Toutefois, le message ne s'arrêta pas là. Il y eut un frottement, et des chuchotements avant que le téléphone ne coupe.

Soichiro reposa son téléphone dans sa poche, le regard vide. Il semblait être sur le point de s'évanouir et quand il releva les yeux, regarda L qui n'avait pas bougé.

- Je dois y aller, déclara-t-il brusquement et sa démarche était hésitante, comme s'il était ivre. Je dois… Je dois aller voir ma famille !

- Attends, papa ! s'écria Raito. Si tu y vas…

- Nous ne savons pas ce qu'il se passe, chef, déclara faiblement Mogi, son grand corps effondré sur le canapé.

- Et alors ? ET ALORS ?

- Yagami, calmez-vous, lança froidement L, fixant le chef de police dans les yeux. Calmez-vous.

- Vous voulez que je me calme ? répéta Soichiro et il y avait tant d'ironie dans sa voix que cela devenait douloureux de l'écouter. C-Comment voulez-vous que je me calme, L ? Dehors se passe quelque chose de… je ne sais même pas ce qu'il se passe et ma famille est en danger ! Je dois aller les voir.

- Si vous sortez, vous mourrez, trancha L. Est-ce ce que vous voulez ? Mourir sans peut-être voir votre famille ?

Il y eut un long silence.

- M-Moi aussi, je veux voir ma famille, dit Aizawa de cette même voix un peu troublée. Mes filles, ma femme…

Il se tut mais tous les autres devinèrent ce qu'il était en train de penser. Et si elles étaient déjà mortes.

L baissa les yeux vers le cahier qu'il tenait toujours puis soupira. N'écoutant plus les informations, il se mit debout.

- Très bien, Yagami. Vous pouvez aller vérifier si votre famille est encore… là, conclut-il, n'arrivant pas à trouver le terme suffisamment approprié à la situation. Mais n'y allez pas tout seul.

- Je l'accompagne, lança Raito d'une voix décidée.

L le regarda un instant, le jugeant sans dire un mot.

- Très bien. Je vous accompagne tous les deux.

- Ryuuzaki, vous êtes sûr ? ne put s'empêcher de demander Matsuda.

- Evidemment que j'en suis sûr. Même si nous avons arrêté Higuchi, et que le cahier est à notre disposition… les choses sont différentes maintenant.

Raito ne répondit pas. Il savait pertinemment ce que sous-entendait L et décida qu'il n'avait pas le temps de s'y attarder. Peu importait qu'il était Kira, et que L était toujours lui-même. Les choses étaient différentes.
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L'arme était lourde et presque trop grande pour la main de L. Un Magnum 44. Raito avait un Sig Sauer et son père avait gardé avec lui son arme de service.

- C'est par précaution, dit L quand il donna le Sig à Raito. Utilise-le si tu veux.

« Si tu veux survivre », disaient ses yeux et Raito, partagé entre la colère et l'ironie prit l'arme qui était déjà chargée.

Aizawa, Mogi et Matsuda avaient pris une autre voiture pour faire le tour. Ils devaient tous se retrouver au QG deux heures plus tard. Raito se demandait vraiment s'ils allaient revenir et fut surpris d'éprouver une sorte de chagrin latent, comme s'il savait déjà ce qu'il allait se passer.

- C'est pas vrai, murmura Soichiro quand ils sortirent du parking de l'immeuble.

L ne put empêcher une exhalation sonore de passer ses lèvres.

Tokyo était vide.

Des voitures avaient été laissées à l'abandon sur les routes, certaines aux portières ouvertes, au pare-brise brisé. Des magasins avaient été saccagés, des personnes ayant profité du mouvement de panique pour piller. Au loin, ils entendirent des hélicoptères, puis une voix au mégaphone, intimant à tous de garder son calme.

Soichiro roulait doucement, le regard fixé sur la route jonchée de débris.

- Qu'est-ce qu'on va trouver là-bas ? demanda faiblement Raito, n'arrivant pas à y croire.

L se tourna vers lui, une ébauche de sourire aux lèvres.

- Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ?

Raito ne répondit pas.

- C'est bien ce que je pensais, répondit L, et ses doigts, très sûr, chargèrent son Magnum 44.

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Pendant un instant, Raito eut du mal à reconnaître la maison dans laquelle il avait vécu toute sa vie avec sa mère, son père et sa sœur. La porte d'entrée avait été sauvagement ouverte et pendait sur un seul gond. Les fenêtres avaient été brisées et Raito eut un début de nausée en y voyant des traces de sang.

Son père claqua la portière de la voiture avant de prendre son arme. Raito se tourna vers L qui observait la rue où pas une âme ne semblait vivre. Toutes les autres maisons étaient dans un état semblable. Le ciel se teintait d'une couleur bleuâtre, aux touches rouges au loin. L fouilla dans sa poche et tendit une lampe torche à Raito. Le voir avec une arme dans les mains était si étrange que Raito n'arriva pas l'accepter. Il se rappela de la fois où dans l'hélicoptère L lui avait tendu une arme, la tenant comme toujours du bout des doigts et Raito avait pensé que tout comme piloter un hélicoptère, L savait manier une arme à feu.

« Tout le monde peut le faire », aurait dit L si Raito lui en avait fait la remarque.

Cependant, L ne tint pas le Magnum de sa façon habituelle. Il prit l'arme fermement, comme n'importe qui d'autre, peut-être avec davantage de souplesse même si Raito ne voyait pas tout à fait la différence entre lui et son propre père.

- Yagami, passez devant, murmura L. On vous suit.

Soichiro acquiesça et s'avança jusqu'à la maison. Raito dévisagea L, voulut dire quelque chose mais finalement n'y parvint pas. La voix de Sayu résonnait encore dans sa tête, un long cri déchirant se transformant un gémissement de souffrance.

« Sayu, qu'est-ce qu'on t'a fait ? Qui… ? »

- On y va, Raito.

Le bruit du verre contre les chaussures de Raito parut assourdissant face à tout le silence. Raito brandit la lampe torche sur la marche de l'entrée, y aperçut une chaussure de sa sœur, celles de sa mère. L'ombre de L se déplaça, non loin de lui, silencieuse mais attentive.

- Papa, tu es où ?

Silence. Raito crut que son cœur lui retombait dans l'estomac. Il ne parvint pas à voir l'expression de L mais l'entendit soupirer.

- Je vais voir ça. Fais attention.

Raito acquiesça, se dirigeant vers l'escalier. Il vit sur les marches des traces de boue et effectuant un léger mouvement, éclairant le couloir jusqu'au salon, perçut une odeur latente, douceâtre, qui lui donna la nausée. Une odeur de pourriture.

- Mais qu'est-ce que…

Il crut entendre des bruits un peu plus loin et fut soulagé de comprendre que c'était L qui s'adressait à son père. Il se tourna, éclaira de nouveau l'escalier et après un léger temps d'hésitation, décida de monter au premier étage. Il ne reconnaissait plus rien, et pourtant c'était bien l'escalier qui amenait à sa chambre, à celle de Sayu et de ses parents. Il vit dans le couloir le cadre d'une photo puis s'éloigna. Malgré tous ses efforts, il avait l'impression d'être incroyablement bruyant.

- Sayu ? chuchota-t-il, la voix étranglée.

« Reste calme…, bordel reste calme ! »

Il donna un léger coup de pied dans la porte de sa chambre. Une bouffée de colère et d'indignation le submergea quand il réalisa que sa chambre était dans le même état que le reste de la maison. Son ordinateur avait été renversé au sol, et l'écran était cassé. Il vit ses livres d'université, puis…

Il se figea.

Une trace de sang recouvrait le dessus de son lit puis une partie de la fenêtre. Il vit sur la vitre des empreintes de main, des longues lignes de doigt et retenant une exclamation, s'en approcha, brandissant sa lampe torche. Il eut le temps de voir la lumière de la rue, d'un jaune tirant sur le orange puis se détourna, suivant les traces de sang qui semblaient quitter sa chambre pour repartir dans le couloir.

- Raito ? murmura L en bas.

- Je suis là, dit-il machinalement.

Ses doigts étaient moites sur sa lampe torche et il les essuya sur sa veste. Il eut un nouveau temps d'hésitation puis donna une légère poussée à la porte menant à la chambre de Sayu.

Une forme au sol bougea et effrayé, Raito eut un mouvement de recul. La lumière de sa lampe, bien que vacillante, éclaira Sayu qui lui tournait le dos, recroquevillée, et ses épaules étaient nues, ses vêtements déchirés.

- S… Sayu ?

Sa sœur émit un bruit qui se rapprochait du sanglot mais ne bougea pas. Elle se penchait sur quelque chose, et ses doigts étaient cachés dans l'ombre.

- Sayu, répéta Raito d'une voix plus ferme.

Il tendit une main vers sa sœur et s'arrêta net. Quelque chose n'allait pas. Raito voulut déglutir mais sa gorge était tellement sèche que cette simple action lui fit mal. Il assura davantage sa prise sur le Sig Sauer.

« Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ? », lui avait demandé L dans la voiture, comme si, bien qu'il ne comprenait pas ce qu'il se passait, il savait d'une certaine manière que ce qu'il allait voir était plus horrible que tout.

- Sayu, lève-toi.

Et comme si elle l'avait entendu, Sayu se retourna, bien que toujours recroquevillée au sol. Raito ouvrit la bouche mais ne put hurler. Il était au-delà du cri, au-delà du choc.

Sayu était couverte de sang, de ses cheveux à sa bouche, et il y avait tellement de détails que Raito ne put tout voir mais à la lumière crue de sa lampe, aperçut avec horreur une chose blanche pointer sur la poitrine de Sayu, réalisant après coup qu'il s'agissait de l'os de sa clavicule. Elle tendit un poignet qui se tournait en tous sens, de toute évidence cassé et leva les yeux vers Raito. Des yeux à l'iris rouge, vides de pensée et Sayu eut un sourire tordu, aux lèvres gonflées de sang qui brunissait déjà sur le menton. Dans son autre main, elle tendait ce qui ressemblait à de la chair saignante.

- Sayu…

Avant même que Raito ne puisse réagir Sayu se mit debout. Sa poitrine était nue, toute pleine de sang et la jupe qu'elle portait –la jupe de son uniforme scolaire, réalisa Raito, ce qui le rendit encore plus malade- était déchirée de part et d'autre. Un de ses pieds avait une chaussure, l'autre était nu, rentré, à la cheville gonflée comme si elle était cassée un os. Elle eut un grognement qui n'avait rien d'humain, souriant toujours mais cela n'avait pourtant rien d'un sourire.

Et Raito éprouva un dégoût quasiment physique, qui lui donna la chair de poule. Tout son corps refusait la vue de sa sœur, refusait jusqu'à la moindre parcelle. C'était un réflexe, de ce même réflexe animal, sur lequel on ne pouvait mettre de mots. Tout son corps se raidit encore plus, repoussant Sayu, alors que c'était pourtant elle.

Raito se recula davantage, hésitant encore à tendre son arme sur sa propre sœur.

- Sayu ? dit-il, ne reconnaissant pas sa propre voix tant elle lui semblait frêle.

Les yeux à l'iris rouge le regardaient sans qu'aucune lueur d'intelligence ne vienne y briller. Sayu eut un bref mouvement, le corps tordu –sûrement brisé à de multiples endroits-, puis s'avança vers Raito, tendant toujours la chair sanglante d'une main, l'autre poignet retombant mollement.

- Recule, recule !

Il ne pouvait pas lui tirer dessus. Il ne pouvait pas. Sayu le regarda et ouvrit large sa bouche, aux dents toutes rouges et Raito réalisa qu'elle mâchait la chair qu'elle tenait dans la main. Hésitant un instant, il abaissa la lumière vers le corps près duquel Sayu s'était accroupie et enfin, se mit à crier. Pendant une brève seconde, le visage de sa mère passa devant ses yeux, un visage aux yeux vitreux, les bras en croix dans du sang et il n'osa pas regarder plus bas car enfin il savait d'où venait la chair que tenait Sayu. C'était insoutenable.

Sayu. C'était Sayu.

- Non… Non !

Profitant de sa confusion, Sayu lui bondit dessus, tordant ses doigts en crochets et Raito s'écroula au sol. L'odeur de la pourriture lui tomba dessus, suffocante, lui faisant tourner la tête et le sang, poisseux, entacha tout son visage, tous ses vêtements.

« C'est le sang de maman, c'est le SANG de ma MERE ! », hurla une voix dans sa tête.

Ce fut trop.

Il cria plus fort, la panique passant en vagues brûlantes dans son corps et avant que Sayu ne puisse lui arracher les yeux la repoussa de toutes ses forces. Il sentit la poitrine juvénile de Sayu contre son torse glisser sur le côté et ne voyant plus rien, la lampe étant tombée, se mit debout, tendant son arme vers la masse qui était sa sœur, sans vraiment l'être.

Sayu eut un nouveau grognement, une sorte de gargouillis comme si sa gorge était pleine d'un liquide, se tournant lentement vers lui. Raito tâtonna à la recherche de la lampe, la récupéra. Il ne pouvait pas rester ici. Il ne pouvait faire… ça.

Il ne vit pas Sayu s'approcher de lui, les dents crispées en un sourire vorace mais entendit la détonation à quelques centimètres de son corps. Abasourdi, il se redressa pour voir L sur le seuil, tendant son Magnum sur Sayu. La jeune fille avait eu un vif soubresaut mais se releva, ne semblant même pas sentir la blessure par balle.

- Arrête ! cria Raito. C'est ma sœur ! dit-il comme si cela pouvait, en une quelconque façon, sauver celle qui avait tenté de le tuer quelques secondes avant.

L lui lança un rapide coup d'œil puis baissa les yeux vers le corps étendu au sol.

- C'est ta mère, dit-il d'une voix calme.

Sayu poussa un cri suraigu, et les bras tendus, se précipita vers L de sa démarche titubante. Il y eut une nouvelle détonation et Sayu s'arrêta net. Un trou s'était épanoui en plein milieu de son front. Elle sembla hésiter, fit un nouveau pas et L tira encore deux fois, chaque détonation semblant plus bruyante encore. Enfin le corps de Sayu s'effondra dans un bruit sourd. Raito, bouchée bée, se tourna vers L qui abaissa le bras. L'odeur de poudre ne pouvait masquer celle de la pourriture, ni celle, plus douce, métallique, du sang.

- Pourquoi ? demanda Raito et ce fut la seule question qui lui vint à l'esprit.

L ne le regarda pas.

- Ce n'était pas ta sœur.

Un hurlement jaillit soudain, provenant du salon. L se détourna, se précipitant dans le couloir.

- Papa ! cria Raito.

Il y eut un nouvel éclat de voix, plus faible, puis le bruit d'objets que l'on renversait au sol. Raito suivit L qui se déplaçait avec une telle souplesse qu'il ne semblait même pas avoir besoin de lumière, comme s'il connaissait déjà la maison sur le bout des doigts. Raito jeta un coup d'œil à son Sig Sauer, toujours aussi chargé qu'au début.

Il aperçut dans le salon, s'appuyant contre le comptoir –là où avant sa famille se réunissait pour manger et tout cela lui semblait tellement ancien, lointain à présent- son père muni d'une chaise de la table à manger, faisant mine de repousser quelqu'un.

- Recule, recule ! criait-il à chaque mouvement de bras.

Entendant des bruits derrière lui, l'homme que Soichiro menaçait se retourna et la lumière de la lampe torche de Raito frappa de plein fouet son visage gonflé, couvert de bleus, et ses yeux à l'iris rouge. Ses lèvres se soulevèrent en ce sourire si particulier, dévoilant ses gencives rouges et ses dents pleines de sang. Il tendit un bras vers Raito et L, marchant d'une démarche raide, vacillante et ce fut là que Raito reconnut le vieux voisin de la maison juste en face de la sienne, cet homme qu'il avait souvent aidé lorsqu'il était au collège.

- … Mr Hibiya…, murmura-t-il, n'arrivant pas à accorder le nom sur la silhouette qui émettait des grognements inhumains.

Il croisa le regard de son père, y lut la même détresse.

Hibiya sembla hésiter un instant puis brusquement, avec une rapidité étonnante pour son âge, se précipita vers Soichiro qui, surpris, se cogna contre le comptoir, emporté par l'élan de la chaise qu'il tenait toujours.

Raito voulut crier, mais avant même d'accomplir cette action, son corps réagit instinctivement. Il leva son arme –il avait eu droit à quelques cours quand il était au lycée, sous la surveillance de son père pour le remercier de son aide dans plusieurs affaires – et tira sur Hibiya. La détonation provoqua un bref soubresaut, l'impact le faisant subtilement sursauter.

Dans un grognement bref, Hibiya bascula sur le côté. Raito l'avait touché à la nuque, sectionnant sa moelle épinière. Soichiro, le souffle court, enjamba le corps et laissa tomber la chaise au sol.

- Il faut partir, déclara brusquement L, regardant par-dessus de l'épaule de Soichiro.

Il y eut un bref silence et dans la pénombre Raito entendit un bruissement, des frôlements sur une surface lisse. Une ombre minuscule passa devant la fenêtre de la cuisine, puis une autre.

Des mains. C'étaient des mains.

- Trop tard, soupira L, tendant son arme vers les bras qui s'approchaient du verre, le tapant avec force et le bruit se répercuta dans toute la maison, dans tout l'esprit de Raito qui leva également son Sig Sauer.

Son père posa une main autoritaire sur son bras.

- Raito, non ! chuchota-t-il furieusement et Raito vit la sueur qui coulait sur son front, les traces de sang d'Hibiya sur sa chemise, réalisant qu'il devait être dans le même état que lui.

- A votre place, Yagami, je me préparerais à tirer, rétorqua froidement L, très concentré.

- Ils… Ils sont…

- Non, papa, répliqua Raito, se sentant étrangement plus calme. Ils ne sont pas ce que tu crois. Sayu n'était pas ce que je croyais, ajouta-t-il après un temps d'hésitation, n'osant plus regarder son père qui pâlit davantage.

Soichiro allait dire quelque chose lorsque la vitre éclata sous le choc de plusieurs coups et les bras passèrent, s'entaillant aux éclats de verre, tandis que les silhouettes à l'extérieur gémissaient, grondaient avec cette voix inhumaine qui glaçait tout le corps de Raito.

L fit un mouvement, se tournant légèrement pour apercevoir la porte d'entrée et grogna.

- Bon… On n'a plus le choix.

- Qu'est-ce que…

Cinq autres –personnes ? choses ? Raito ne savait même plus et décida de ne pas y penser pour le moment- s'avançaient d'une démarche titubante vers eux, la nuque ployée, les fixant de leurs yeux vides. Certains avaient une épaule déboîtée, d'autres les membres extrêmement roides mais surtout, tous dégageaient cette terrible odeur de chair morte, putréfiée, qui se dispersait dans l'air à chacun de leurs mouvements. Raito hésita, jeta un coup d'œil à la fenêtre où les bras laissaient place à des bustes, se frayant un chemin, puis les autres qui étaient passés par la porte d'entrée.

« Comment on va faire pour la voiture, comment ? »

- Raito, dit doucement L, un simple appel qui le ramena à la réalité.

- Je ne sais pas, chuchota Soichiro, les doigts tremblants sur son arme de service, n'osant plus bouger. Je ne sais pas si je peux le faire.

Dans le groupe, Raito aperçut une jeune femme, une secrétaire aux vêtements couverts de saletés. Il vit sur une de ses mains une bague dorée, pensa que cette femme ne devait même plus s'en rendre compte et ce fut qui le terrorisa le plus. Quelques heures plus tôt, cette femme avait travaillé dans une entreprise, avait peut-être montré cette bague de fiançailles à des collègues. Elle leva ses yeux vers lui, et Raito vit qu'elle avait le nez cassé et du cou aperçut un amas d'os sous la peau.

- Yagami, dit enfin L. Ce qui compte, ce n'est pas ce que vous pouvez, ou ne pouvez pas faire…

Il tendit son arme, visa un homme qui avait dû être salaryman dans une autre vie et lorsque ce dernier eut un mouvement bref vers lui, prêt à bondir, L tira et le bruit brisa toute la ligne de tension, palpable, qui passait des « choses » à eux-mêmes.

- …C'est ce que vous devez faire, conclut L.

Dans un bruit assourdissant de verre brisé, Raito entendit le mouvement rapide derrière lui et sans réfléchir se retourna et tira. Il toucha ce qu'il s'apparaissait être une adolescente –elle avait le même uniforme scolaire que Sayu- qui s'écroula contre le comptoir, le regard vide. Les autres semblèrent hésiter, grognant sans interruption, puis tendirent les bras, ouvrant grand une bouche sanglante. Soichiro poussa un râle mais ne tira pas. Il leva un bras et frappa de la crosse de son arme la tête d'un homme qui s'était précipité sur lui. Le bruit de la crosse était presque humide, comme tapant des chairs plus profondes, plus saignantes encore, et cela retourna l'estomac de L qui continua cependant à paraître impassible. Il tira une troisième fois, touchant le cou d'une autre « chose » qui vacilla, et s'effondra sur la table où Raito et sa famille se réunissaient pour manger.

Raito se baissa, tenant toujours la lampe torche.

- On peut passer ! dit-il soudain à L. On peut y aller maintenant !

L se contenta d'acquiescer puis se tourna vers Soichiro qui repoussa un homme prêt à lui dévorer la gorge. Ses cheveux tombaient devant ses yeux et lorsqu'il s'essuya le visage du dos de sa main, une trace sanglante y resta, comme une peinture de guerre.

- Papa !

- Je vous suis, allez-y !

L sembla réfléchir à quelque chose, jeta un coup d'œil à la table puis sourit doucement. Raito comprit aussitôt.

L prit de l'élan, et Raito eu le temps de voir ses chaussures mal lacées avant qu'il ne saute sur la table, enjambe le corps inconscient. Il le suivit, ayant peur une brève seconde de retomber tant ses jambes tremblaient mais il tint bon, fit comme L et sans s'arrêter visa et tira cette fois en plein dans le front de la jeune secrétaire qui retomba sur le dos, entraînant avec elle une autre « chose » qui gronda, les membres trop raides pour avoir le temps de se relever. S'ils prenaient assez de vitesse, ils pourraient atteindre le couloir. L leva une jambe, appuyant sur le bord de la table et n'eut qu'à faire quelques pas pour quitter la maison. Les créatures –ce n'était plus que ça dans l'esprit de Raito, des… créatures –trop lentes, n'eurent pas le temps de l'empêcher de passer et Raito en profita pour tirer une dernière fois lorsqu'il sentit juste dans sa nuque l'odeur putréfiée d'une « chose » qui avait tenté de l'attraper.

L'élan le fit glisser, trébuchant sur la chaussure de sa sœur et il se reprit, s'appuyant sur la porte de l'entrée qui ne tenait que sur un gond. Relevant la tête, il aperçut L se précipiter vers la voiture.

-La clé, merde ! s'exclama Raito. Papa !

Il entendit un grondement, puis la voix de son père tentant de couvrir le bruit. Raito hésita, se retourna, prêt à repartir dans le salon quand il entendit des bruits de pas dans l'escalier. Ne regardant pas directement, il reconnut le pied gonflé, l'autre portant une chaussure, puis l'ourlet déchiré d'une jupe et la gorge serrée, leva enfin la tête.

- Sayu, murmura-t-il.

Ce qui avait été sa sœur continua de sourire puis soudain poussa un cri rauque, étranglé, et de sa démarche inégale, fit un seul mouvement de bras vers lui. Raito n'hésita pas, tira sur le front où un deuxième trou, proche du premier que L avait fait s'épanouit et une partie de la tête de Sayu –ce n'était plus Sayu, non – disparut dans la détonation, recouvrant le cadre de la photo d'une épaisse substance rouge et grise. Le corps de Sayu tressaillit et tomba en avant dans les escaliers, les os produisant un craquement sonore. Raito se recula, croyant que les doigts l'avaient touché avant de courir vers son père, encerclé par quatre autres « choses », certaines provenant de la fenêtre de la cuisine.

- Papa ! hurla Raito.

Soichiro se tourna vers lui, et la trace rouge sur sa joue fut éclairée par la lampe torche.

- Papa, passe par là ! Viens ! Ici !

Soichiro sembla hésiter, regarda ce qui l'entourait, puis son fils, et enfin son pistolet. Pendant un temps interminable, il ne dit rien avant de sourire. Raito n'aima pas du tout ce sourire et commençant à comprendre où voulait en venir son père, il paniqua.

- Non, Papa… Passe ici, sur la table ! Tu peux le faire ! Eloigne ces… Eloigne-les et tu pourras passer !

Soichiro secoua lentement la tête.

- Bordel, Papa !

Son père vit alors la silhouette aux pieds de Raito et devint encore plus pâle lorsqu'il reconnut l'uniforme de Sayu, et la partie de son visage qui avait explosé sous le coup de feu. Il eut cette expression déchirante, pleine de défaite et Raito faillit hurler une nouvelle fois.

- Papa, murmura-t-il, la voix étranglée tellement il avait crié auparavant.

- Je n'ai pas pu les protéger, dit Soichiro suffisamment fort pour que Raito puisse l'entendre au-dessus des grondements et des bruits inhumains. Je n'ai pas pu protéger… Sayu… Et Sachiko…

- Alors aide-moi, Papa ! rétorqua Raito. S'il te plaît !

Derrière lui, il entendit L l'appeler, un simple cri mais ne perçut pas les mots. Le corps de Sayu était toujours près de lui. Soichiro tira une nouvelle fois, faisant reculer les choses qui avaient resserré leur rang avant de fouiller dans la poche de sa veste couverte de sang. Il regarda Raito, en souriant et d'un geste lui lança quelque chose.

Raito fit un pas, attrapa. C'étaient les clefs de la voiture.

- Papa !

- Allez-vous en, toi et Ryuuzaki ! Partez ! MAINTENANT !

- Papa…, répéta Raito.

- Raito ! cria L à l'extérieur et ce fut la seule chose qui le fit le bouger.

Il quitta la maison, entendant encore les détonations de l'arme de son père, puis courut jusqu'à L qui visait quelque chose. Dans l'obscurité à peine déchirée par les quelques lumières, Raito vit des silhouettes s'approcher d'eux, en un bruissement fébrile, grognant faiblement. Elles étaient trop lentes mais Raito en vit une étendue au sol, à quelques mètres de L qui dès qu'il le vit releva la tête. Raito lui envoya les clefs.

- Je vais conduire, dit L et cela n'étonna même pas Raito qui prit place dans la voiture.

Les êtres à l'extérieur se rapprochèrent, mains tendues vers le capot, souriant de leur bouche ensanglantée. L régla le rétroviseur, mit le contact et passant la première vitesse fit une marche arrière. Raito entendit un bruit sourd, un craquement puis L accéléra, écrasant deux « choses » sur leur chemin.

Raito se regarda dans le rétroviseur, le cœur battant à tout rompre, réalisant après coup que ses doigts étaient toujours crispés sur son Sig. Il était incapable de le lâcher maintenant. L conduisait, assis correctement –peut-être la seule occasion où il devait s'assoir comme tout le monde- et dans la faible lumière orange de la ville, Raito vit son haut blanc maculé de sang, ses joues blêmes, d'une pâleur telle qu'elle en devenait grise et ses yeux, si noirs, qui ne semblaient rien dévoiler, étaient troubles, rêveurs.

- Ton père ? dit enfin L, prenant une autre route pour remonter jusqu'à l'immeuble.

Raito ne répondit pas. La voiture était un cocon, la seule barrière et baissant les yeux, il vit les rues sombres, aux voitures abandonnées et crut apercevoir d'autres groupes de personnes, marchant de ce pas étrange.

- Ils sont… plus forts la nuit, murmura-t-il, épuisé.

Au-dessus d'eux, des hélicoptères et des avions de l'armée passaient, vérifiant toutes les zones. Tout avait commencé deux heures, une heure avant et c'était déjà le chaos.

___________________________________________

Soichiro, épuisé, s'adossa au mur. Sa vue était trouble, sûrement à cause du sang qu'il était en train perdre malgré sa main appuyée à sa jugulaire pour stopper l'hémorragie. La bouche vorace, ce qui avait été un jour sa fille le contempla, attentive, de son seul œil vide qui lui restait. Les grondements, les bruits inarticulés allaient le rendre fou.

Pas question.

Il n'eut pas un tremblement lorsque vérifiant qu'il lui restait encore une balle, il prit son arme, logea le canon dans sa bouche, visant en hauteur en visualisant le tir dans tout son crâne. La brûlure du canon ne lui fit plus rien et les yeux fermés, oubliant les mains vers lui, il pressa la détente.
___________________________________________

Raito sursauta et se retourna dans son siège pour regarder la route.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda L, fixant toujours devant lui.

Raito ne répondit pas. C'était impossible. Lentement, il se remit bien, fixant ses doigts crispés et de son autre main, les détacha les uns après les autres de son revolver. Lorsqu'il y parvint, il pleura enfin. Il enfouit son visage dans ses mains toutes pleines de sang, encore douloureuses, et sans faire de bruits, il pleura et jamais cela ne lui avait fait autant de bien. C'était une sensation libératrice, atroce pourtant, mais il eut l'impression d'être mis à nu et tout ce qu'il avait accompli pour le monde, pour la justice en étant Kira, fut balayé par les sanglots qui lui tordaient les entrailles.

L ne se tourna pas, mais Raito sut qu'il comprenait, qu'il comprenait mieux que tout le monde. Il était Kira, L était L et ces deux faits se cassaient la figure. Les choses avaient changé.

- On va devoir retrouver ce Dieu, dit L de cette même voix un peu rêveuse qui dans la situation actuelle semblait sonner faux.

Raito essuya ses joues, ne se soucia pas du sang qui poissait ses doigts.

- C'est comme dans les films, déclara-t-il.

L quitta enfin la route des yeux et lui adressa un sourire sans humour. Une compréhension subtile passa entre eux et Raito décida que mieux valait être avec L que d'être seul dans un monde aussi chaotique.

- C'est pire que dans les films, dirent-ils en même temps.

Spoiler:
 
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Seigi
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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Sam 20 Nov 2010 - 16:08

KILL IT WITH A PEN

THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE

ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.

MAYBE.

CHAPITRE II

PROPAGATION

« YOTSUBA, QUALITE OPTIMALE ! »

- Slogan publicitaire.



- Oh, mais regardez qui revient après avoir joué à l'animal domestique, lança Zerhogie quand il aperçut la silhouette noire dans le haut.

Dans un battement, les ailes de Ryuk se replièrent et le Dieu se posa avec une légèreté un peu moqueuse. Ses pieds foulèrent la Crasse, et la sensation fut étrange, un peu douce, et la poussière noire quitta ensuite son corps, glissant doucement ailleurs aux mouvements des Dieux qui se rapprochaient.

Zerhogie ricana, et son crochet eut un léger éclat quand il le secoua, faisant mine de saluer de loin.

- Pourquoi tu reviens maintenant ?

Ryuk haussa ses grandes épaules.

- L'humain que je devais hanter est mort.

Assis dans son fauteuil, Justin tourna la tête vers lui, ne semblant pas du tout surpris. Juste un peu agacé.

- Mort, mort, tu parles vite.

Ryuk ricana à son tour.

- Oui, enfin, pas vraiment. C'est peut-être pire.

Dellidublly, accroupi en face de Gook, jouait un peu distraitement à l'Os. Gook avait failli gagner de justesse mais Dellidublly avait pu contrer par un Sextuple Phalange, une main plutôt faible mais qui était tout de même plus forte qu'un Simple Cotyle. Les Cartilages étaient toujours le jeu le plus bas.

- Nu est partie chercher le Roi il y a quelques temps.

- Celui-là, on ne sait jamais où il se trouve, renchérit Dalil qui encore une fois restait subjuguée par tous les bijoux de Justin, brûlant de jalousie.

Ryuk s'assit lourdement par terre. Il lui restait une pomme qu'il avait prise avant de repartir, et il comptait la faire durer le plus longtemps possible. A la vitesse où le monde des humains était en train de sombrer, il ne resterait plus grand-chose.

- Alors, c'est comment là-bas ? finit par demander Zerhogie.

Le rire de Ryuk était proche de celui de Dellidublly, mais d'une octave plus basse, et bien plus grondant encore, un peu comme le grondement d'un lion malade. Son nom venait de la résonnance dans son rire, qui roulait en un léger écho avant de se terminer sur une occlusive, brisant la continuité du son.

- Les humains croient au Paradis et à l'Enfer. Alors…si je parle comme eux, je dirais qu'ils ont trouvé leur propre Enfer sur Terre.

- Pas étonnant, répliqua Gook en grommelant, piochant dans son jeu en espérant avoir une nouvelle main plus forte. Réaction en chaîne tout ce qu'il y a de plus logique. Et ils sont tellement nombreux que ça n'allait pas tarder.

- J'ai pas vu ailleurs, ajouta Ryuk. Juste le Japon. Mais je peux vous dire que ça a pas traîné : en temps humain, moins de dix minutes après l'application de la règle.

- Minute, hein ? répéta Zerhogie, dubitatif.

Ryuk voulut dire quelque chose de cinglant mais se retint au dernier moment. Se faire traiter de Naärk dès son retour n'était pas prévu dans ses plans.

- Un moment minuscule.

Le Dieu se leva, grattant de son crochet son casque à plumes. Une petite plume écrue tomba au sol, fut emportée par la Crasse. Tout autour, les cris continuaient, aussi fort qu'avant mais c'était devenu un bruit accepté, qui n'avait plus de signification. Parfois, une ébauche d'âmes passait par la brèche de Mu, disparaissant ensuite. C'était à présent un spectacle ennuyeux.

- Et les humains ? Enfin ceux pas vraiment…

Ryuk rit une nouvelle fois. Grondement sourd qui se terminant en une occlusive, un peu comme le bruit fugitif de dents dans de la chair.

- Ils sont là. Ils bougent. Ils aiment ce qui est vivant. Je crois que les humains ont ce truc, qui est quoi déjà ?… Ah, le recyclage. Faire du neuf avec du vieux. C'est pareil.

- Horrible, constata Justin, bien qu'il ne semblait pas le moins du monde dégoûté.

- A ce train-là, on va finir par y passer, dit brusquement Gook.

- Plus de Mu, plus de réserve. Plus de réserve, plus d'immortalité.

Dalil se tourna brusquement vers Ryuk, semblant comprendre enfin ce que cela impliquait. Ryuk haussa les épaules, effleurant la pomme cachée contre lui.

- La Mort n'est qu'une grande blague, lança évasivement Justin, retournant à la contemplant des âmes hurlantes.
___________________________________________

L arrêta la voiture mais ne bougea pas. Raito, appuyé contre la vitre, se tourna pour le regarder. Assis, les deux pieds au sol comme n'importe qui d'autre, L ne ressemblait même plus à lui-même. Raito éprouvait l'impression curieuse que l'on pourrait avoir en découvrant que quelqu'un de notre entourage sait faire quelque chose d'étonnant.

- Raito, dit enfin L. Je suis désolé pour ton père.

Il n'y avait aucune note de compassion dans sa voix, mais les mots, dans la situation actuelle, suffirent à Raito. Il avait besoin de ça, car il sentait qu'hormis L, personne d'autre ne pourrait le lui dire. Désolé. Et désolé Sayu de t'avoir tiré dessus, désolé maman d'avoir –

Raito cessa toute pensée de ce genre. Pas maintenant.

- Je ne sais pas encore ce qu'il se passe, continua L. Je… Je ne comprends rien, avoua-t-il et cet aveu fut enfin ce qui dévoila à Raito que L était aussi perdu que lui, aussi désespéré, en une émotion si profondément contenue que seules des ridules apparaissaient à la surface. Et je sais aussi que je ne pourrais pas le comprendre sans ton aide. Crois-bien que cela ne me fait pas plaisir, ajouta-t-il, et Raito ne put savoir s'il faisait de l'humour ou était mortellement sérieux.

- Je sais, répondit Raito, la voix en un souffle frêle. Ce n'était pas humain.

L s'appuya davantage contre le siège et après un léger instant d'hésitation replia ses jambes, prit sa position habituelle et son visage sembla s'épanouir subtilement, retrouvant ses marques.

- Je pense que c'est humain. C'est en partie humain. Tu l'as bien vu, Raito. Ils en avaient encore des traces.

Raito se contenta d'acquiescer. Il avait encore en tête le souvenir de la jeune secrétaire au nez cassé et à la nuque brisée, sa main où brillait une bague de fiançailles. Cette femme qui quelques heures plus tôt avait travaillé dans un bureau, avec ses feuilles, ses stylos, et son agenda pour prendre des rendez-vous. Tous ces aspects triviaux, simples et qui semblaient tellement lointains à présent.

- Ces gens ne sont pas vivants. Ce sont…

- Des zombies ? lança Raito.

Utiliser un mot qui était si profondément enraciné dans la culture populaire, synonyme de films entre amis et fantasmes à demi-assumés d'adolescents, dans un contexte aussi sérieux lui donnait la nausée. C'était comme si dire « licorne », « lutin », « croque-mitaine » et le penser sérieusement.

L eut l'air de réfléchir intensément à cette appellation et porta son pouce à sa bouche pour en mordiller doucement la peau.

- Des zombies, oui, répondit-il enfin. On ne peut pas trouver d'autres termes pour les décrire de toute façon. Utilisons celui qu'on a crée pour l'occasion.

Il fit mine d'ouvrir la portière, ses jambes retombant légèrement vers les pédales de la voiture quand Raito se redressa. La voiture était une barrière, une pause, et il réalisa qu'il en avait encore besoin.

- Sayu, murmura-t-il et cela suffit pour que L se fige.

L soupira, reprit place.

- Je n'avais pas le choix.

- Je sais. Je te remercie de m'avoir sauvé.

« Pourquoi tu m'as sauvé, tu aurais pu me laisser. Kira serait mort à l'heure qu'il est et tu serais le grand gagnant. Car il y a encore ça en jeu, L, non ? Même dans le sang, même si des choses se baladent en pleine nuit et puent le cadavre, ce qui compte c'est de prouver que je suis Kira, n'est-ce pas ? »

Raito ferma les yeux, pressa ses paupières de ses doigts, espérant en extraire la voix insoutenable qui continuait de lui marteler ces faits.

- Je lui ai tiré dessus. Elle était… Elle me souriait sans sourire comme si elle savait qui j'étais et que pour ça elle pouvait me dévorer. Elle était pleine de sang. Pleine de sang, blessée, et pourtant…

Il se tut, respirant plus profondément. Il n'arrivait toujours pas y croire.

- Quand elle a appelé mon père, elle semblait tout à fait normale. Terrorisée mais… « normale ».

- Elle dit : « Ne m'approchez pas », dit pensivement L. Ils étaient là et ils l'ont…

Raito revit les gencives et les dents de Sayu, toutes rouges à force d'avoir mordu de la chair. L'os de sa clavicule, sa poitrine nue, sa cheville gonflée et son poignet cassé et la seule question qui ne pouvait résumer tout à fait la situation : « Comment ? ». Comment en aussi peu de temps Sayu avait pu se rompre autant de membres, être dans un tel état alors que moins d'une heure auparavant elle respirait, bougeait comme son frère ? Les zombies –que ce mot lui semblait ridicule mais les autres comme « choses », « créatures » n'étaient pas mieux – étaient tous blessés, aux corps rigides, roides. Comme s'ils étaient retenus par leur propre chair. Et l'odeur de pourriture…

- Ils ne contrôlent pas leur force, fit-il, les yeux baissés vers le Sig Sauer sur ses genoux. Ils ne contrôlent plus rien, ne ressentent plus rien. Pas étonnant qu'ils soient dans un tel état. Mais si vite…

- Raison de plus pour demander à ce Dieu, l'interrompit brusquement L, sortant enfin de la voiture.

Raito, comprenant que leur discussion était finie, soupira puis sortit à son tour de la voiture. Dans la lumière du parking, il vit les éclaboussures de sang sur le pare-choc, se rappela du craquement des zombies que L avait écrasés. L jeta un coup d'œil à ses mains, aussi sales que celles de Raito puis se tourna.

- Raito, je veux te demander quelque chose.

- Quoi ?

Il y eut un bref silence pendant lequel L joua avec les clefs de la voiture. Les clefs que Soichiro avait lancées à son fils pour qu'ils puissent s'enfuir.

- Même si je suis persuadé que tu es Kira…

- Je ne suis pas Kira, rétorqua Raito, mais c'était plus un réflexe qu'autre chose, comme un enfant qui répond automatiquement « Ce n'est pas moi ! » alors qu'on l'a pris en flagrant délit.

Il ne souciait même plus de sa voix, ou bien de l'expression de son visage. Ce qui était un duel à mort entre eux deux était passé au second-plan, mais comme le reflet dans le miroir, L et lui continuaient de se dévisager, de se scruter.

- Même si je reste persuadé que tu es Kira, reprit L d'une voix plus forte et plus ferme, je veux que tu m'accordes une faveur.

Raito ne dit rien.

- Si jamais je deviens comme eux, je veux que tu me tues. Sans hésiter.

Raito dévisagea L, de son dos voûté à ses mains sales qu'il avait mis dans les poches de son jean puis eut un léger sourire.

- Tant que tu fais la même chose pour moi, au cas où ça arriverait, je ferai ce que tu me demandes.

- Entendu, répondit L et sur ces mots se mit en marche jusqu'à l'ascenseur comme si leur discussion avait été parfaitement normale pour deux hommes de leur âge.

Quand ils arrivèrent au dixième étage, Raito dit à L qu'il comptait se reposer.

- Bien sûr. Repose-toi. Je t'appelle si jamais il y a quelque chose de nouveau.

Raito faillit dire quelque chose mais apercevant son reflet dans le miroir de l'ascenseur, il se ravisa. Les portes se refermèrent doucement, sans bruits et Raito hésita avant de prendre le deuxième ascenseur pour accéder à l'étage de son père, ou même à celui de Misa.

« Tu crois que rester dans les appartements de gens morts est une bonne idée ? Fais-toi plaisir, mon petit, y a rien de mieux que la dépression pour réfléchir. »

Raito secoua la tête avant de se diriger vers ses propres appartements. Lorsqu'il était encore menotté à L, ils avaient dormi là tous les deux, et retrouver les lieux seul lui fit éprouver une émotion un peu étrange qu'il ne parvint pas à définir. Il réalisa que son corps lui faisait mal, et que chaque parcelle était engourdie. Il espérait ne pas avoir un flux d'adrénaline à retardement. Cela ne lui était jamais arrivé, même dans ses plans les plus risqués pour déjouer L. Cependant tout ce qu'il avait cru, aimé, n'existait plus. Tout avait été détruit.

Il se déshabilla avec lenteur, grimaçant à chaque fois qu'il ressentait ses muscles douloureux. Sur le lit, il déposa les vêtements qu'il avait portés, maculés d'un sang qui avait bruni, craquelant sur le tissu. Il renifla sa chemise, la rejeta lorsqu'il s'aperçut qu'elle avait cette même odeur de chair putréfiée et cette effluve faillit le rendre malade. Il se rendit compte que vomir lui aurait fait presque du bien mais son estomac n'avait jamais failli.

Il se regarda dans la glace de la salle de bains. Il dévisagea son corps nu, nota les bleus au niveau des côtes, puis sur les bras. Il devait en avoir un dans le dos car Sayu l'avait durement plaqué au sol. L'eau chaude tomba sur lui et il gémit sous la sensation, et fermant les yeux, il se sentit dans un autre cocon.

Le dieu du nouveau monde se protégeant dans un cocon. L'idée était si ridicule que cela le fit sourire amèrement. Il voulait purifier le monde du mal, faire que le monde puisse devenir un havre de paix.

Le monde avait pourri tout seul et Raito n'avait même plus la force de le sauver.

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Wammy ne fit pas de commentaire quand il vit L entrer à pas lents dans la salle de contrôle. Mains dans les poches, les vêtements tachés de sang, L le regardait et il y eut un instant où Wammy sut tout ce que pensait L et cela le terrifia.

- Montre-moi tes mains, L, murmura Wammy.

L sembla hésiter puis s'avançant davantage, sortit enfin les mains de ses poches. Ses paumes étaient sales, pleines d'un résidu de sang et d'une odeur tenace de pouce. Les traces brunies avaient laissé des empreintes et le vieil homme vit les sillons, les minuscules canaux des mains de L, se dessinant plus clairs en-dessous. Il y avait également du sang sous les ongles.

Wammy prit délicatement les poignets de L entre ses doigts et la posture qu'ils avaient tous deux faisait penser à un jeune homme voulant montrer à son grand-père quelque chose qu'il avait gardé caché dans ses mains, comme un trésor. Le contact fit tressaillir L, qui eut l'air de s'éloigner mais il ne bougea finalement plus, attendant quelque chose. La lumière blafarde des ordinateurs autour d'eux accentua la pâleur de sa peau et les cernes qui lui dévoraient les joues.

- Est-ce que ça va ? demanda doucement Wammy, ses doigts tenant légèrement les poignets de L, en éprouvant les os minces.

L baissa la tête.

- Je n'avais jamais…, commença-t-il avant de s'arrêter, se rendant compte de ce qu'il disait.

Wammy lui sourit doucement.

- Il faut bien une première fois à tout.

L soupira et retira doucement ses poignets des mains de Wammy.

- Est-ce que tu as pu entrer en contact avec Roger ?

Wammy secoua la tête.

- Je n'ai pas réussi. Je ne sais toujours pas s'il est à l'orphelinat, ou s'il a emmené les enfants. Aucune nouvelle.

- Avec le décalage horaire, ils doivent être en milieu de journée, dit L, fixant les écrans sans vraiment y faire attention. Tant mieux.

- Tant mieux ?

L secoua la tête.

« Ils sont plus forts, la nuit », avait dit Raito, le comprenant aussi bien que lui.

- Ce serait mieux qu'ils s'en aillent maintenant. Avec les fonds, et ses relations avec le gouvernement, Roger pourrait sans problème trouver un endroit sûr pour les enfants, ajouta-t-il, mordillant distraitement la peau de son pouce.

- Je vais envoyer un message. En espérant qu'il réponde vite, fit Wammy à voix basse. J'ai déjà voulu contacter les autres orphelinats. Aucune réponse.

Ils se turent mais de nouveau, ce fut comme s'ils se parlaient par pensée interposée. C'est déjà trop tard pour certains. Wammy massa sa nuque douloureuse puis se releva avec lenteur.

- Des enfants… C'étaient juste… des enfants, dit-il plus pour lui-même que pour L.

- On ne peut pas tous les aider, rétorqua L sur un ton froid, un peu rêveur malgré tout.

- Tu peux aller te reposer, L, lança Wammy. Tu as l'air d'en avoir bien besoin.

- Je ne suis pas fatigué.

Et c'était vrai. L avait beau éprouver des douleurs sourdes au niveau de ses épaules et de ses bras, son esprit tournait à plein régime. C'était d'ailleurs préférable, quand il voyait l'état d'épuisement dans lequel se trouvait Raito. Si jamais L détournait son attention, il se souviendrait des bruits, des odeurs et surtout du regard résigné de Soichiro tenant son arme : « Je ne sais pas si je peux le faire », avait-il dit.

« Moi non plus, Yagami, je ne sais pas si je peux le faire. », pensa L, frottant ses mains sales l'une contre l'autre.

Wammy se tourna vers l'un des écrans de surveillance. Il eut un léger rire plein de soulagement.

- Regarde, ils ont pu rentrer, dit-il.

L leva les yeux. La caméra du parking lui permit de voir la voiture noire d'Aizawa, Mogi et Matsuda se garer. Il éprouva à son tour une pointe de soulagement quand il aperçut le visage de Matsuda puis celui de Mogi lorsqu'ils sortirent de la voiture.

- Où est…

Wammy se tut. Aizawa n'était pas avec eux. L aperçut Mogi, très pâle, aux vêtements déchirés et sales, prendre Matsuda par l'épaule, puis le soutenir de ses bras massifs. Matsuda était tourné de profil, ce qui fit que L ne vit pas très bien, mais il avait le visage blême, et l'expression de quelqu'un sur le point de s'évanouir. Il boitillait et ses vêtements étaient maculés de sang, tout comme ceux de Mogi.

Ils suivirent leur progression jusqu'à l'ascenseur avant que L ne s'éloigne.

- Va préparer la boîte de soins, je reviens.

Wammy acquiesça puis L quitta la salle de contrôle. L'odeur du sang et de la pourriture qui imprégnait ses vêtements le rendait malade.

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Raito s'était endormi dès l'instant où sa tête avait touché l'oreiller. Un sommeil chaotique, qui venait lui insuffler de brèves bouffées d'angoisses quand son esprit, immanquablement, lui rappelait tout ce qu'il était passé. Ce furent des rêves espacés, coupés de moments plus calmes où il tombait dans un état presque comateux. On aurait pu lui piquer la joue qu'il n'aurait pas bougé un muscle.

Son téléphone sonna, posé sur la table de chevet et Raito, au bout de la troisième sonnerie, ouvrit un œil. Ses paupières étaient lourdes, douloureuses de larmes qui avaient dû couler pendant les images où son père lançait les clefs à sa sœur qui souriait, la bouche pleine de sang tandis que sa mère, les entrailles tombant en serpents humides, leur criait « LE PREMIER AU CONCOURS BLANC GAGNE LA VOITURE! ».

Il se redressa, remarqua qu'il dormait sur le dessus de lit et lentement prit le téléphone en main.

- Oui ?

- Raito, désolé de te réveiller, fit L.

- Hum, qu'est-ce qu'il y a ?

- Matsuda et Mogi sont revenus.

Raito tressaillit. Il avait un goût acide dans la bouche.

- Revenus ?

- Il y a quelques temps. J'ai préféré attendre avant de t'appeler, pour que tu te reposes.

« Ne me traite pas comme un gamin », fut la première pensée de Raito avant qu'il ne cesse de s'énerver. Il avait encore mal au dos et ses flancs le faisaient souffrir, ce qui fit qu'il s'assit au bord du lit, observant Tokyo par la fenêtre. Il éprouvait la curieuse sensation de se trouver dans un hôtel luxueux, et que tout ce qu'il se passait n'était qu'un simple cauchemar qui cesserait sitôt qu'il quitterait la chambre. A l'extérieur, il suivit du regard la lumière d'un hélicoptère qui passa, illuminant les rues vides avant de repartir dans un vrombissement sonore.

- Ils sont au dix-huitième étage avec Watari.

- J'arrive.

Raito raccrocha, observant toujours la vue imprenable qu'il avait sur Tokyo. Le bâtiment que L avait fait construire pour l'enquête était sans vis-à-vis. Raito se leva, puis baissa les yeux pour regarder. Etait-ce un effet de son imagination, mais il crut apercevoir un autre groupe de « choses », marchant lentement, au hasard. Il n'en fut pas sûr et préféra ne pas l'être. Y avait-il encore des gens dehors ? Des gens sans protection, sans abri et qui tomberaient sur eux ? Raito se rappela de l'état de sa maison, à la porte ne tenant que sur un gond, aux objets jonchant le sol. Ces choses étaient donc capables de provoquer des dégâts, de s'impliquer toutes ensembles pour atteindre leurs proies. Après tout, elles étaient passées par la fenêtre de la cuisine dès qu'elles les avaient vus.

Il frissonna, frotta la peau de ses avant-bras recouverts d'une chair de poule. Il était soulagé de savoir que Mogi et Matsuda avaient survécu, et que cela lui donnait partiellement tort. Il se leva, s'étira et remettant d'autres chaussures –les autres étaient tachées de sang et de débris provenant de sa maison- quitta enfin sa chambre. Être tout seul dans un couloir éclairé lui donnait l'impression d'être le dernier survivant.

Dans l'ascenseur, il se regarda. Plus aucune trace, plus d'odeur détestable. Il avait enfilé un autre pantalon et un t-shirt noir, ce qu'il mettait en général le soir pour dormir et ce simple détail lui fit bizarre. Toutes les petites choses de la vie quotidienne, accomplies sans aucune arrière pensée, devenaient étranges, décalées, dans le contexte actuel. Raito se sentait hors de lui-même, lui-même décalé par rapport aux gestes qu'il faisait.

- Arrête de te prendre la tête, dit-il à son reflet aux habits propres, lavé, mais à la peau pâle et aux yeux cernés. Arrête.

« Est-ce que tu as vraiment envie de le savoir ? » fit une voix dans sa tête, une voix semblable à celle de L.

- Oui, j'ai envie de savoir, murmura-t-il et à cet instant les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sans bruit.

Watari était assis dans le fauteuil, pansant les blessures de Mogi qui pinçait les lèvres. Il n'avait pas l'air d'avoir très mal mais Raito vit dans ses yeux le reste d'une terreur inexprimable, un traumatisme tel qu'on se demandait si jamais Mogi allait pouvoir s'en relever. Quand Mogi leva la tête, il eut un semblant de sourire.

- Raito…

Matsuda se retourna et sourit à son tour. Il transpirait à grosses gouttes et son visage était d'une pâleur extrême, comme une personne sur le point de vomir. Il se tenait l'avant-bras d'une main, et Raito aperçut du sang sur sa veste, entourant une blessure évidente.

- Quel soulagement, Raito ! s'écria-t-il, faisait mine de se lever.

- Non, assis-toi, Matsuda. Tu as l'air encore…

Fatigué ? Blessé ? Les deux à la fois ? Raito ferma la bouche, fit un geste machinal vers le canapé et Matsuda s'exécuta, tenant toujours d'une main sa blessure. Ses doigts étaient poisseux d'un sang qui coagulait. L était assis non loin d'eux, sur un fauteuil, tournant le dos aux écrans de télévision. Il avait changé de vêtements, mais comme toujours, c'était le même genre d'habits, si bien qu'on avait l'impression qu'il avait fait disparaître les taches d'une manière ou d'une autre. Sakura TV ne fonctionnait plus et la NHN ne passait plus que quelques flashs spéciaux, avant de passer des reportages vieux de plusieurs mois. Matsuda regarda Raito, s'aperçut qu'il était seul et tenta de sourire une nouvelle fois.

- Où est… Où est le directeur, Raito ?

Même si Raito savait que la question allait immanquablement être posée, il fut pris de court. Il hésita et, incapable de répondre, se contenta de secouer la tête. Il avait l'impression que chaque muscle de son corps était lourd comme du plomb. Le sourire de Matsuda se figea, puis s'effondra tandis que ses yeux, rouges d'épuisement, devenaient brillants de larmes qu'il essayait désespérément de contenir. Mogi baissa la tête, passa une main tremblante sur son visage et soupira. Un long soupir qui mourut en un début de sanglot.

- C'est pas vrai, chuchota Matsuda, la voix hoquetante. Raito… Non, ne me dis pas…

Raito ne répondit pas. Matsuda émit un gémissement sourd et retirant sa main de sa blessure enfouit son visage dans ses paumes, ne se souciant même plus du sang sur ses doigts. L se redressa soudain, fixant la tache sur l'avant-bras de Matsuda. Il se leva et sans même demander la permission attrapa Matsuda par le bras, le forçant à découvrir son visage aux joues humides de larmes.

- R-Ryuuzaki, qu'est-ce que vous faites, enfin ?

L retroussa la manche de la veste de Matsuda, découvrant complètement la blessure. Raito crut que son cœur loupa un battement quand il s'aperçut que sous le sang qui séchait deux traces parfaites de dents décoraient la peau de Matsuda. Une partie plus claire de la chair brillait, recouverte d'une pellicule un peu collante de lymphe.

- Vous… vous êtes fait mordre, dit L à voix basse, retournant de nouveau le bras pour vérifier si la peau avait été atteinte ailleurs.

Matsuda repoussa les doigts de L avant de recouvrir la morsure de son autre main. Il baissa les yeux, un mélange de honte et de terreur passant en un frémissement sur son visage. Mogi soupira une nouvelle fois et L s'assit en face d'eux, tenant appui comme d'habitude sur ses jambes repliées.

- Racontez-moi tout, dit-il d'une voix polie mais ferme. Que s'est-il passé ?

Mogi et Matsuda échangèrent un bref regard et Raito vit le minuscule mouvement de menton que Matsuda fit à Mogi, l'invitant à commencer à parler. Mogi haussa les épaules et Watari finit de panser sa blessure avant de se lever. L fit un signe à Watari et le vieil homme sourit doucement avant de quitter la salle.

Mogi frotta ses mains l'une contre l'autre, le dos voûté, fixant le sol.

- On a pris la voiture en même temps que vous. Aizawa… Aizawa a voulu qu'on le dépose chez lui, il voulait savoir si sa famille allait bien. On est passé devant une barrière, et l'armée a refusé qu'on poursuive notre chemin.

- Et comme vous n'êtes plus officiellement policiers, dit L d'une voix si douce qu'il ne donnait pas l'impression d'interrompre.

- Enfin bref, on a accepté de faire demi-tour et Aizawa nous a montré un autre chemin. L'armée est vraiment partout, elle contrôle tout. On les a vus à l'œuvre, L. Tous ceux qui ont survécu à… peu importe ce que c'est, l'armée les a envoyés dans les lieux capables de les accueillir. Ils disent qu'il ne faut pas rester chez nous, que c'est dangereux. Beaucoup ne les ont pas écouté et sont partis.

Mogi se tut, sembla fouiller dans ses souvenirs. Il était si fatigué que ses paupières s'abaissaient légèrement, frémissantes, et Raito sentit qu'il était prêt à s'écrouler.

- La maison d'Aizawa se trouve pas loin d'un parc, et on s'est arrêté juste devant. L'armée n'était pas encore passée donc on en a profité. On était armés, bien évidemment.

Mogi émit une longue exhalation douloureuse puis s'arrêta. Matsuda, comprenant que son collègue était épuisé, continua à sa place. Il avait l'air d'avoir mal, et ses doigts, dans une crispation nerveuse, pressèrent davantage la blessure qui se remit à saigner.

- On a fouillé la maison mais Aizawa n'a trouvé personne. Tout avait été détruit, mis en charpie. C'était juste… horrible. Quand on est ressortis, Aizawa a voulu couper par le parc, car selon lui sa femme avait l'habitude de rendre visite à une amie pas très loin. On n'a pas voulu le suivre, enfin, pas comme ça. C'était trop dangereux. On lui a proposé de prendre la voiture, de traverser. Mais… Mais il ne nous a pas écouté, fit Matsuda, la voix se brisant dans un nouveau sanglot.

Il grimaça lorsqu'il s'aperçut que ses doigts et ses ongles fouillaient la chair blessée de son bras et éloigna sa main, une expression de dégoût sur le visage. Raito ne bougea pas, et au-delà de la voix de Matsuda, il revit toute la scène, de l'entrée à la porte cassée, de son ordinateur au sol et des traces de sang sur ses vitres. Un goût amer lui imprégna le palais et nauséeux, il détourna le regard.

- Il a dit « Je suis rapide, je connais un raccourci, couvrez-moi ! » Et il s'est mis à courir. Même avec la lumière du parc, on ne voyait pas grand-chose, et à peine il est parti qu'on ne le voyait presque plus. Mogi a dit qu'il fallait prendre la voiture, qu'on le rattrape mais c'était déjà trop tard.

Matsuda continua à parler mais L échangea un bref regard avec Raito et cela leur suffit. Pas la peine d'en savoir davantage. Raito vit comme s'il en avait été le témoin le fameux moment où d'Aizawa, il ne restait que la silhouette se fondant dans l'obscurité, courant à perdre haleine pour retrouver sa femme et ses enfants. Deux filles, d'après ce qu'il avait dit. Et Raito comprenait ce qui lui était passé par la tête, cette pensée illogique de croire que tout allait peut-être encore. Comme quand Sayu lui souriait sans sourire, à la bouche pleine de sang, mais que tout allait encore car c'était Sayu. « Les humains sont des êtres fascinants », disait Ryuk en riant et pour la première fois Raito fut totalement d'accord avec lui.

- O-On l'a entendu hurler. Il a hurlé et je n'ai… on a jamais entendu un bruit pareil. C'était inhumain. On a pris la voiture. Il n'était pas parti très loin mais quand on est arrivé, o-on les a vus. La lumière des phares les a surpris, et de là, on a vu Aizawa par terre. Il bougeait encore, et tentait de récupérer son arme.

Mogi eut un long soupir.

- Tout ce sang, murmura-t-il d'une voix affligée. Matsuda est sorti de la voiture, a tiré sur ces… ces choses. Elles puaient. Elles avaient cette odeur et j'ai cru que j'allais tomber, que j'allais m'évanouir. Aizawa nous a appelé à l'aide, a hurlé qu'on lui donne son arme. J'ai repoussé deux trois de ces créatures. Une d'entre elles est tombée et son corps a fait « crac », un énorme bruit. C-C'était comme si tout son corps se cassait en mille morceaux.

- On les a entendus venir. D'autres. Ils grognaient, et on les a entendus venir. On a pris Aizawa, on a essayé de le relever mais ça a rendu ces choses folles. C'était comme si… on leur volait leur… nourriture ou quelque chose comme ça. Ils se sont jetés sur nous et… l'un d'entre eux m'a mordu alors que je tirais sur un autre. J'ai hurlé et ça les… ça les a excités. Ces saloperies, ajouta-t-il d'une voix pleine de dégoût. Il m'a arraché un bout de peau et je lui ai tiré dessus.

- J'ai été griffé, rien d'inquiétant. Plus leurs ongles qu'autre chose. J'ai attrapé Matsuda et on a reculé jusqu'à la voiture. Aizawa ne criait plus, je crois qu'il avait perdu trop de sang mais…

Mogi et Matsuda se regardèrent et soudain ce fut au tour de Mogi de pleurer. Raito ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'embarras à voir ce grand corps, aux traits durs, massifs, se briser en sanglots silencieux, empourprant son visage. Il se mit à pleurer, plaquant une main sur ses yeux, ses doigts massant ses tempes comme si cela pouvait arrêter le flux des larmes qui coulaient toujours. Ses épaules tressaillirent et Matsuda, très pâle, lui tapota doucement la nuque de sa main parsemée de sang coagulé.

- I-il a crié quand il a entendu la voiture démarrer. Il a hurlé qu'on vienne le chercher, il a hurlé et pleuré, nous a supplié de revenir…

- C'est pas vrai, soupira Raito, atterré.

- On est partis. On a vu ces choses se tourner vers Aizawa puis c'est tout. Ca n'a pas duré plus de trois, quatre minutes mais…

Matsuda se tut enfin, et dans le silence, tous entendirent la voix de Mogi, ponctuée de brefs sanglots. Watari qui était parti revint à cet instant, portant un plateau de boissons chaudes, et une autre trousse à pharmacie pour Matsuda qui cette fois accepta de se laisser soigner. Mogi releva la tête, les yeux rougis, et but une tasse de café. Raito faillit lui dire que ce n'était pas une bonne idée à cause de son état mais se ravisa. Il attrapa une tasse de thé, et cela lui chauffa tant les paumes qu'il sentit distinctement l'impression de brûlure. Il pinça les lèvres, et but le liquide, ses mains engourdies par le chaud.

L n'avait pas bougé. Il se contentait de fixer Matsuda qui baissait les yeux sur sa blessure que Watari était en train de panser. La trace de sang devint pâle sur la gaze et Matsuda, grimaçant au contact, ferma les yeux lorsque Watari pressa davantage la morsure pour la désinfecter. L ne put s'empêcher de penser que même l'alcool le plus fort du monde ne pourrait désinfecter une telle morsure et mordillant son pouce, se tourna vers Raito qui regardait ailleurs. Ses yeux, très calmes, ne pouvaient cacher tout à fait cacher l'empreinte du choc.

Watari se leva peu après et Matsuda considéra distraitement le pansement de son avant-bras, comme si cela ne lui semblait pas nécessaire. Mogi ne pleurait plus, mais fixait son café, les mâchoires si crispées que Raito pouvait en voir la tension sous la peau.

Il y eut soudain un soupir dans l'air, et L, surpris, tourna la tête vers le mur. Dans un bruissement trouble, celui d'un crissement entre deux surfaces lisses, la grande silhouette pâle de Rem traversa le mur et dans le même mouvement fluide qui la caractérisait s'avança jusqu'à eux. Raito n'arriva pas à être surpris par sa présence et la gorge serrée but le reste de son thé qui avait tiédi. En reposant la tasse, il perçut la brûlure de ses paumes et cette légère douleur le réveilla quelque peu.

Il était difficile pour lui de réellement comprendre les expressions faciales de Rem mais lorsqu'elle le regarda, il vit aussitôt qu'elle allait mal, aussi mal qu'un Dieu pouvait l'être. Ses longues phalanges blanches se tendirent vers lui.

- Où étais-tu passée ? demanda L, et Raito nota une pointe de colère dans sa voix.

Rem ne lui répondit pas. Ses yeux fixaient Raito avec une rage désespérée.

- Misa est morte, dit-elle de sa voix grave.

Raito ne bougea pas.

- Elle est morte en essayant de te retrouver, Raito Yagami. Elle est morte et je n'ai pas pu la sauver.

Matsuda pâlit et ne put retenir un minuscule gémissement. Mogi regardait ailleurs, hébété.

- Qu'est-ce qui se passe, Rem ? dit Raito, ne cillant pas sous l'accusation manifeste de Rem à son égard. Qu'est-ce qui se passe, ici ?

Rem eut un léger mouvement de recul et de ce pas léger, flottant, se tourna vers L.

- Je ne sais pas si je peux vous le dire, rétorqua-t-elle d'un ton essoufflé, éteint. Il se peut que si je vous en parle, j'enfreins une règle première des Dieux.

- Laquelle ? demanda L, impassible.

Il y eut un bref silence et Rem eut un mouvement étrange qui ressemblait à un haussement d'épaules.

- Parler à un humain d'une règle qui n'a pas été concrètement validée par le Roi est puni de mort. Mais…

Sa voix se fit encore plus faible, mourut sur les derniers mots.

- Peu m'importe… Misa est morte. Je n'ai pas pu la protéger. Alors ça m'est égal de mourir si je peux vous prévenir. Elle l'aurait voulue.

Elle sembla hésiter mais poursuivit.

- Il s'est passé quelque chose dans notre monde. Et je pense que vous l'avez remarqué également ici.

- Les pages blanches des cahiers et aussi… eux, dit doucement Matsuda, presque étonné de sa propre intervention.

Rem soupira et le bruit fut semblable à celui d'une lointaine tempête.

- Une règle a été ajoutée. Elle n'a pas été encore mise en application.

- Quelle est cette règle ?

- Nous n'en savons rien. Nous savons juste qu'une nouvelle règle a été écrite, mais nous savons pas de quoi il s'agit. Ce n'est d'ailleurs pas le plus important.

- Important ? répéta Raito.

Rem se tourna lentement vers lui.

- Dans notre langue, nous avons un mot pour décrire ce que les humains ne comprennent pas. La contradiction de notre monde nous est primordiale. Si deux règles entrent en contradiction, elles s'équilibrent. Notre monde, et le pouvoir des cahiers fonctionnent comme ça. Par la contradiction. Mais une règle a été écrite, une règle en trop. Et l'équilibre de toutes les autres règles s'est effondré.

L fronça légèrement les sourcils.

- Il serait plus simple d'écrire une règle capable de contredire celle-ci.

- Ce serait la meilleure chose, oui, concéda Rem, et Raito perçut une sorte de sourire amer dans sa voix. Mais le seul capable d'écrire les lois est le Roi. Il les écrit, les applique pour que chacune trouve sa contraire et s'équilibre. Et le Roi est introuvable. D'ailleurs, il n'aurait jamais écrit une règle unique.

Raito soupira.

- Ce serait… une erreur ? Une… erreur stupide ?

- L'erreur que nous avons toujours redoutée, Raito Yagami. Nous autres, Dieux de la Mort, sommes bien plus faibles que vous pouvez le croire. Nous sommes les seuls à respecter les trois mondes existants. Le votre, le notre, et Mu.

- Mu ? répéta Matsuda.

- Le Néant. Là où vous allez après votre mort.

Raito eut l'impression que ses mains se glacèrent.

« Il n'existe ni Enfer ni Paradis, n'est-ce pas ? » avait-t-il demandé à Ryuk lorsque ce dernier lui avait parlé du cahier. Le sourire que Ryuk lui avait affiché en guise de réponse, subtil, éternellement moqueur, devint enfin clair à ses yeux. C'était au-delà de la moquerie, du dédain. C'était de la méchanceté.

- Nous fonctionnons ainsi, continua Rem.

Ses longs doigts blancs découpèrent l'air autour d'elle, traçant des lignes imaginaires.

- Les humains vivent et meurent. Les dieux les tuent, vivent et errent. Les âmes errent. Tout fonctionne de cette façon. Mais… depuis cette règle, la barrière de Mu a été brisée. Les âmes n'ont plus d'endroit où errer.

L sentit un frisson passer le long de sa colonne vertébrale.

- Ils retournent d'où ils viennent, murmura-t-il, effaré. Ils retournent dans leur monde initial.

Raito éprouva une sensation trouble d'horreur et d'abasourdissement.

- Les humains ne peuvent plus mourir.

Rem acquiesça bien ce qu'il avait dit n'était pas une question.

- Dans votre monde, vos croyances parlent de ça. Un évènement qui a été repris dans vos livres, et qui n'est pas considéré comme vrai. Les Dieux y croient.

Il y eut un bref silence et Raito sentit brusquement une curieuse odeur s'épanouir dans l'air, une odeur sèche, acre et qui d'une étrange façon rappelait le sang. Une odeur de rouille. Surpris, il vit Rem s'éloigner à pas lent, détournant le regard. L, immobile, aperçut alors à un de ses bras tout en os une tache brune qui progressivement imprégnait le blanc de ses membres.

- Il y a eu un homme qui est revenu à la vie. C'était impossible mais c'est arrivé. Je ne parle pas de votre Dieu, ni même de l'autre. Un homme est sorti de la tombe quand on le lui a demandé. Mort, il s'est quand même levé et a recommencé à vivre. Le paradoxe de tout notre travail, à nous Dieux de la Mort. Lazare, qu'il s'appelait.

Lazare, sors !

- Lazare était notre crainte à nous les Dieux. Et le paradoxe est finalement arrivé aujourd'hui.

L'odeur de rouille se fit plus forte, suffocante et quand Rem se tourna, ses mouvements se firent plus raides, moins flottants. Elle tendit une main vers Raito et lentement, dans un grincement d'os bruns, elle lui tapota la poitrine. Le contact fut glacé, et de ce simple toucher Raito éprouva un froid lui envahir le corps, comme si le doigt de Rem l'avait transpercé telle une épée de glace. Le contact du Dieu était une énergie répulsive.

- Comprenez que vous ne pouvez rien faire. Rien du tout. Vous n'êtes que des humains.

La phalange de Rem, toute brune, tomba au sol, se dissipa en une trace de sable et de poussière. Raito, les yeux levés vers le regard inhumain de Rem, sentit le froid lui glacer jusqu'aux poumons et le souffle court, ne dit rien. Personne n'avait bougé pour intervenir.

- Tu ne peux rien faire contre le Su, Raito Yagami, déclara Rem d'une voix faible, aussi âcre que l'odeur de rouille l'envahissant.

Le mot fut prononcé d'une façon étrange, un mélange de « u », « ou », et « iou » et Raito sut qu'il ne parviendrait jamais à le dire correctement. Rem toussa brusquement, la gorge sèche, et s'éloignant de Raito, jeta un dernier regard à L qui la fixait sans dire un mot. Son long bras droit se désagrégeait, tombant en une traînée de poussière.

- Nous essaierons de trouver une solution, dit soudainement L, jambes repliées, le pouce à ses lèvres.

Rem eut un faible sourire.

- La solution ne se trouve pas ici. Pas dans votre monde. Vous ne pouvez que survivre le plus longtemps possible, comme les Dieux. Vous devez survivre au Su.

Elle soupira, s'étrangla et réalisant ce qu'il lui arrivait vraiment, elle accéléra le pas et traversa une nouvelle fois le mur. Du corps de Rem, il ne restait que la ligne de sable et de rouille s'arrêtant à la paroi et l'odeur suffocante de son corps en destruction. Pendant un long moment, personne ne parla puis Matsuda, se levant lentement, émit un bruit grave, un début de voix incertaine.

- Ryuuzaki, vous avez une idée ?

L secoua la tête. Matsuda soupira et Raito aperçut un tremblement de son avant-bras.

- Watari, accompagne Matsuda à une chambre pour qu'il se repose. Vous aussi, Mogi, ajouta L d'une voix douce, presque paisible.

Mogi cligna des yeux, but une nouvelle gorgée de café. Doucement, sans bruit, il se remit à pleurer, les larmes coulant sur son visage inexpressif. Watari l'aida à se mettre debout et Mogi leva la tête pour regarder L, comme si une partie de lui se demandait si on lui avait vraiment adressé la parole.

L se contenta d'hocher la tête et Watari sourit doucement. Lorsqu'ils eurent quitté la salle, L se leva et alla vérifier les écrans. Il tapa quelques instants sur un clavier pour sélectionner une caméra et après une dizaine de minutes Raito vit apparaître Matsuda à l'écran, retirer ses chaussures, sa veste et sans même se laver ou se changer se mettre directement au lit. Raito se sentit presque gêné car grâce au son, il put entendre Matsuda pleurer alors que ce dernier lui tournait le dos.

L activa un micro.

- Watari, tu as aussi les images ?

- Oui, L, répondit aussitôt Watari.

- Très bien, actionne le verrouillage de la porte.

- Quoi ? soupira Raito.

Il avait l'impression que tout son corps était anesthésié. L ne quittait pas l'écran des yeux.

- Je ne peux pas me permettre de faire des erreurs. Pas maintenant.

Les épaules de Matsuda eurent un faible tressaillement, un reste de sanglot puis Raito vit enfin son corps se détendre et de toute évidence s'endormir profondément. L soupira, appuya sur une touche et une autre image apparut à l'écran. Le visage blême de Mogi se tourna un instant vers la caméra, ne la voyant certainement pas, avant de retourner à la contemplation de la fenêtre. Assis sur une chaise, poings sur les genoux, il semblait attendre quelque chose. Pas une expression ne froissait ses traits et ses yeux étaient vides. Raito eut beau le regarder pendant plus de deux minutes il ne le vit pas une seule fois battre des paupières.

- Un beau cas de traumatisme aigu. S'il tombe en catatonie, je ne pourrais pas faire grand-chose pour l'aider, dit L d'une voix pensive.

- Et pour Matsuda ? Que comptes-tu faire avec lui ?

L haussa les épaules.

- Je ne sais pas encore. Le surveiller. Il faut croire que les vieilles superstitions ont du mal à disparaître. Je vais voir ce qu'il se passe avec lui. Après ce qui est arrivé à Sayu… On ne sait pas à quoi s'attendre.

Il cligna des yeux et brusquement sembla réaliser quelque chose que Raito ne comprit pas. Ce fut comme s'il réalisait qu'il était juste là. En trop.

- Tu peux retourner te reposer, Raito. J'ai les choses en main avec Watari.

- Tu devrais te reposer aussi, rétorqua Raito.

Le regard que lui adressa L fut étrange, à mi-chemin entre l'exaspération et la pitié.

- Je ne suis pas fatigué. Pas encore. Mais ne t'en fais pas pour moi, mon corps saura de lui-même prendre du repos.

Il l'avait dit sur le ton qu'aurait pris un homme se faisant raccompagner par un ami après une soirée mouvementée. Raito, sceptique, faillit rétorquer mais réalisa qu'il n'en avait pas la force.

- Je reste ici pour dormir, dit-il doucement. Réveille-moi au moindre problème.

L ne chercha pas à discuter et retourna face à l'écran, jambes repliées, mains sur les genoux. Raito resta debout quelques minutes mais ni Matsuda ni Mogi ne firent un geste aussi sentant la fatigue lui tomber brutalement dessus, il retourna sur le canapé. Allongé sur le flanc, il releva légèrement le menton pour apercevoir la silhouette de L immobile sur sa chaise puis protégeant son corps de ses propres bras, il s'endormit.

Etait-ce parce qu'il était dans une pièce en compagnie de quelqu'un d'autre ou bien qu'il en savait davantage sur la situation, toujours est-il qu'il ne fit pas de cauchemars.
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Seigi
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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Sam 20 Nov 2010 - 16:08


- Comment ça, tu ne le trouves pas ? répéta Justin d'une voix trop calme pour être naturelle.

Le grand corps de Nu frissonna, puis ses milliers d'yeux clignèrent nerveusement. La lumière d'argent dans ses iris aveuglait tous les autres Dieux qui pour s'en protéger s'étaient éloignés d'elle. La Vision s'estompa progressivement, ne laissant d'elle que le flottement brillant dans l'espace.

- Je l'ai cherché dans sa demeure, je l'ai cherché à travers tout l'Au-delà. Il n'est pas là.

Ryuk ricana bruyamment.

- Laissez-moi reprendre une onomatopée qu'ont les humains pour résumer la situation : « Oups ! »

- La ferme, Ryuk ! gronda Guivelostain, dévoilant des crocs féroces.

- Ferme plutôt ta Crevasse de Naärk avant que je m'en charge moi-même, répliqua aussitôt Ryuk, sans se départir de son sourire moqueur qui subtilement avait pris un accent glacial.

Guivelostain Kinddara était peut-être stupide, elle n'était cependant pas folle aussi claquant ses crocs en un mouvement menaçant, elle se tut, fixant de ses yeux rouges la silhouette de Ryuk qui se balançait narquoisement devant elle pour la provoquer. Gook n'avait pas levé les yeux de sa partie d'Os et Dalil, mélancolique, considérait le visage de Justin.

- Qu'est-ce qu'on va faire alors ? demanda-t-elle d'une petite voix.

- Retrouver ce vieux pépé, évidemment ! Vu sa carrure, ce ne sera pas vraiment difficile.

Justin rit amèrement.

- Le Roi peut changer d'apparence, Ryuk.

- Mais on peut toujours le retrouver. Même s'il change son apparence, on peut retrouver sa trace grâce à son énergie.

Dalil acquiesça. Il y eut un bref silence et Gook, déconcentré, rata la partie qu'il disputait contre Dellidublly. Le flux de vie neutre coulant en eux était leur marque de reconnaissance, par ailleurs très pratique lorsque deux Dieux se retrouvaient ailleurs que dans l'Au-delà.

- Le flux du Roi est indétectable, soupira Nu, agacée par l'ignorance des autres Dieux.

- Et puis c'est le Roi, après tout.

Nu eut un mouvement du corps qui aurait presque pu s'apparenter à un haussement d'épaules chez les humains.

- Je retourne le chercher. Et surtout, n'hésitez pas à m'aider.

Justin eut un nouveau rire amer. Un Dieu pouvait se retrouver assis sur sa propre destruction qu'il ne la remarquerait même pas.

- Double Cotyle, déclara Gook dans le silence.

___________________________________________

Matsuda se réveilla avec la bouche sèche.

Il se releva brusquement et retenant un cri d'horreur, leva le bras pour enfin attraper l'épaule d'Aizawa qui s'était enfui dans le parc. Sa main ne prit qu'une poignée d'air et se referma sur le vide. Haletant, le corps glacé par la sueur qui avait coulé pendant son sommeil, il contempla sa propre main prise de tremblement et réalisant qu'il était réveillé gémit sourdement. Il crispa son autre main sur son poignet et le ventre douloureux se remit à pleurer. Il était épuisé.

Il essuya son visage et baissa les yeux sur son pansement.

Son cœur s'arrêta et il sentit dans sa gorge monter un hurlement, enfler jusqu'à sa bouche. Comprenant qu'il était en train de paniquer, il plaqua son autre main sur sa blessure, évitant ainsi à son regard de s'attarder plus longuement sur ce qu'il avait vu.

Sous le pansement fait par Watari quelques heures plus tôt, la chair de son avant-bras avait noirci, pris une teinte brune jusqu'au niveau du coude. Matsuda hésita, appuya son doigt dessus et se mordit la lèvre pour ne pas crier. La douleur passa dans tout son bras en un courant électrique et le contact fut comme s'il touchait de la chair morte, extrêmement molle mais dont l'intérieur de la chair était comme paradoxalement pris d'une rigidité. Il leva son bras, le secoua doucement puis s'essuya de nouveau le visage. Il transpirait abondamment.

Il se mit debout et aussitôt une nausée le prit. Il crut qu'il allait vomir mais finalement cracha un peu de salive dans sa main. Il perçut pourtant une odeur métallique, écœurante et remarqua une trace noire dans sa paume.

- Oh non… Non…

Il se déshabilla en toute hâte et ce qu'il redoutait était pourtant là. Depuis la chair tendre de son bras, la trace noire avait commencé à imprégner le reste de son corps. Il toussa, le souffle court. La panique était telle qu'il n'arrivait plus à respirer normalement.

Vous… vous êtes fait mordre.

- C'est pas vrai, chuchota-t-il, réalisant qu'il était bien au-delà des larmes, de la panique mais ayant enfin atteint le seuil de la folie.

« Calme-toi, calme-toi… Ca… Ca s'est sûrement infecté, il faut juste refaire un pansement »

« Et avec quel matériel ? C'est une morsure de monstre que tu as là, c'est plus grave que deux petites dents de rien du tout, poltron ! », répliqua une voix cruelle dans sa tête.

Il se mit à claquer des dents. Il avait froid depuis quelques instants mais ce fut comme si son propre souffle s'était glacé dans sa poitrine. La sueur continuait pourtant de couler sur tout son corps. Il passa une main sur son visage, frotta ses yeux endoloris.

- Une douche, une douche là…

Il sentait toute une odeur trouble de sueur sur lui, mêlant à celle plus douceâtre du sang. Une effluve pourtant, commençait à se faire sentir et lorsqu'il reconnut l'odeur, il pâlit.

L'odeur des choses qui avaient attrapé Aizawa dans le parc. Il sentait comme eux.

Tu es des leurs.

- Non… NON !

Sortir maintenant. Le plus vite possible. Il se rhabilla rapidement et les membres tremblants sous l'effet de la fièvre, tourna la poignée. La porte était fermée de l'extérieur. Pendant un instant, Matsuda crut qu'il n'était pas assez fort pour ne serait-ce qu'ouvrir une porte mais réalisant qu'elle était bien verrouillée, il se mit à tambouriner, paniquant complètement.

- Ryuuzaki ! O-ouvre-moi ! OUVRE- MOI CETTE PORTE !

___________________________________________

La voix hystérique de Matsuda réveilla Raito en sursaut. Cependant, il ne fut pas un seul instant désorienté par le bruit, comme si inconsciemment il avait prévu que quelque chose –de terrible ? Horrible ? Il ne savait pas encore – allait se produire. Son sommeil, profond, fut brisé d'un coup, proprement, et les paupières frémissantes d'un reste de fatigue, il se redressa. L n'avait pas changé d'un millimètre sa position mais Raito aperçut devant lui une tasse de café vide et une assiette où restait un bout de gâteau. Le pouce sur le bord des lèvres, il fixait Matsuda de son regard impassible.

Raito éprouva un léger choc en voyant Matsuda débraillé frapper à la porte verrouillée. L appuya sur une touche.

- Watari, fais un zoom sur son bras.

Watari s'exécuta et L et Raito purent voir la trace noire sous le pansement avant que Matsuda ne fasse volte-face, si désespéré que son corps se déplaçait de manière incohérente, saccadée. L soupira, passa une main sur sa nuque.

- C'est bien ce que je pensais.

- Que va-t-on faire pour lui ? demanda Raito.

L eut un sourire sans signification particulière.

- La question est plutôt : que va-t-il faire pour nous ?

Raito tressaillit. Il crut avoir mal compris mais pourtant, quand L retourna à son observation, il sut ce qu'il comptait faire.

- … Utiliser Matsuda comme cobaye, L. C'est…

- Mal ? fit L et Raito entendit parfaitement la raillerie dans sa voix. Ne t'en fais pas, Raito.

L attrapa le reste de gâteau entre ses doigts et le porta à sa bouche.

- J'ai fait bien pire que ça. Watari, ajouta-t-il après avoir activé le micro. Je veux que tu fasses attention à Matsuda. Si jamais les choses s'enveniment, je veux que tu prennes les mesures de sécurité adéquates.

- Entendu.

- L, quand Matsuda a commencé à réagir ? demanda Raito lorsque L coupa la communication.

- Voyons… Il est plus de trois heures du matin. Tu t'es endormi vers vingt-trois heures donc… oui un peu plus de quatre heures.

Raito fronça les sourcils.

- Lorsque Sayu nous a appelé, elle était encore en vie mais moins d'une heure après elle était déjà… elle avait changé, conclut-il ne parvenant pas de trouver la formule qu'il fallait.

- Ses blessures devaient être plus profondes. De ce que j'en ai vu, elle devait initialement être dans un tel état qu'il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour se transformer. Je pense que certaines des blessures que tu as vues ont été faites après la mort. Là, Matsuda est légèrement blessé, on peut en conclure que cela prend plus de temps. Mais aussi… peut-être que tout dépend de la personne et de son système immunitaire, je ne sais pas du tout.

Raito sentit sa gorge se serrer.

- L…

- Oui ?

- Il n'y a aucun moyen de l'aider ?

L se tourna légèrement vers lui. Il restait une trace de gâteau sur l'ongle de son index et il le porta à sa bouche.

- Si c'était le cas, Raito, nous aurions pu aider beaucoup plus de personnes.

« Je ne sais pas si je peux le faire. »

- On ne peut rien faire contre le Su, chuchota Raito, songeur.

- Tu as dit quelque chose ?

- Non.
___________________________________________

- Ryuuzaki, s'il te plaît… Ryuuzaki…

Matsuda se laissa tomber au sol, la respiration haletante. Il avait l'impression d'avoir les poumons en feu, et chaque parcelle de son corps semblait se roidir de plus en plus. Il passa une main sur sa nuque humide de sueur glacée.

- Ryuuzaki…

___________________________________________

Une heure passa. Matsuda, prostré, frappait encore une fois ou deux sur la porte. Il pleurait peu, et Raito vit son corps devenir de plus en plus raide, en proie à une souffrance évidente.

- Arrête ça, L, chuchota-t-il.

Il ne sut pas tout à fait s'il voulait dire d'arrêter le phénomène ou bien d'éteindre seulement la caméra pour échapper à la lente transformation d'un homme qu'il connaissait depuis plus de trois ans. L ne répondit pas, ne quittant pas l'écran des yeux.

Matsuda émit un gémissement rauque et brusquement son corps eut un soubresaut. Il se tourna vers le lit, le visage blême. Les traces noires de son corps s'étaient estompées en une pâleur malade, cadavérique. Il gémit plus fort encore et soudainement, ce gémissement se mua un long cri, un hurlement de douleur extrême. Raito, se sentant malade, détourna les yeux. Matsuda hurla plus fort jusqu'à ce qu'il porte une main à sa poitrine, le visage défait par la douleur et enfin, il s'effondra, face contre le sol.

L émit une exhalation brève, comme s'il avait du mal à respirer.

- C'est fini. Cinq heures.

Raito serra les poings et ses ongles s'enfoncèrent dans la chair crispée de ses paumes.

- On aurait pu faire quelque chose, L.

- Tu sais très bien que non, Raito. Si tu avais ne serait-ce qu'un indice pour changer les choses, tu l'aurais fait. Je te connais bien.

Raito éprouva une rage froide lui retourner l'estomac. Il regarda la nuque pâle de L, ses mains sur ses genoux et le détesta profondément pendant un bref instant. Ce n'était pas cette antipathie mêlée de respect, ni même cette totale incompréhension qui faisait qu'ils se repoussaient l'un l'autre mentalement, physiquement, mais un sentiment proche de la haine car pour la première fois depuis bien longtemps L avait vu au-delà et touché Raito sur un de ses points les plus sensibles.

- Mais qu'est-ce que…

Raito, surpris, releva la tête et ce qu'il vit le glaça. Mogi apparut à l'écran et sans hésiter une seconde se rua sur Matsuda inconscient, prêt à le relever.

- C'est pas vrai… mais comment…

- Les portes peuvent être déverrouillées de l'extérieur, répondit L qui se mit debout précipitamment. Watari !

Il n'y eut aucune réponse. Raito vit L lever une main comme s'il comptait appuyer sur une touche du clavier avant de se raviser et de se diriger vers l'ascenseur. Raito le suivit sans dire un mot. Les choses prenaient une tournure déplaisante et pendant un instant, Raito ne put s'empêcher de penser à sa maison dévastée.

___________________________________________

- Matsuda, souffla Mogi.

Son esprit était comme engourdi mais, haletant, il prit le jeune policier par les épaules, le remit sur le dos. Ses gestes lui semblaient lents, terriblement hasardeux mais il se sentait enfin réveillé. Le cri de Matsuda l'avait ramené brutalement à la réalité. Jusqu'à ce que cet instant, Mogi n'avait pensé à rien d'autre que Aizawa et son appel à l'aide. Il s'était senti revenir, et les sensations autour de lui, de ses mains sur ses genoux aux larmes qui avaient continué de couler, l'odeur de la nuit, et celle plus tenace de la poudre lui avaient fait prendre conscience de ce qu'il se passait.

- Matsuda, Matsuda réveille-toi, je t'en prie.

Ses mains tremblantes palpèrent le torse de Matsuda, son visage humide d'une sueur froide. Il entendit une nouvelle fois la voix gémissante d'Aizawa et pinçant les lèvres, redressa Matsuda, lui tapota les joues. La blessure s'était sans doute infectée. Il se rappelait enfin de toutes les choses qui lui avaient paru lointaines depuis son retour à l'immeuble. Le regard de L sur la morsure de Matsuda, sa suspicion.

Il transporta Matsuda et le posa doucement sur le lit. Appeler des secours. Watari pourrait de nouveau le soigner, désinfecter une nouvelle fois la plaie et peut-être que les choses iraient mieux. Peut-être que-

Sa pensée s'évanouit à l'instant où des dents s'enfoncèrent dans son cou et déchiquetèrent sa carotide. Il ne parvint même pas à hurler et se retournant en un mouvement désordonné, portant une main sur le sang qui giclait par saccades, aperçut Matsuda qui sans bruits tendait encore ses mains vers lui. Sa bouche souriait, toute sanglante, et ses yeux à l'iris rouge le fixaient, vides d'expression.

- Non, pas toi…, dit Mogi en ayant l'impression que toute sa voix se dissolvait, disparaissait par l'ouverture de son cou.

Ses doigts étaient poisseux, tièdes du sang qui continuait de couler. Il ne sentait déjà plus son corps et malgré son geste pour attraper la poignée, il trébucha, désorienté. Ses doigts pressants la carotide glissèrent et le sang coula le long de son épaule. Déjà parcouru de soubresauts, il entendit Matsuda gronder et enfin sentit, à travers l'effluve métallique du sang, cette odeur épouvantable de putréfaction, cette odeur qui avait emmené Aizawa.

Le poids de Matsuda tomba sur lui et il ne vit plus rien. La sensation des dents de Matsuda fouillant sa gorge fut bientôt une douleur lointaine qui se dissipa davantage.

___________________________________________

Watari se précipita et tira sur Matsuda dès qu'il comprit ce qu'il se passait. Il n'avait pas eu le temps de surveiller Mogi, et il savait que c'était une erreur qui allait lui coûter cher. Armé d'un Smith & Wesson, il entra dans la chambre pour voir Matsuda, ongles plantés dans les épaules de Mogi, déchiquetant toute sa gorge et la chair tendre de la jugulaire. Le sang avait giclé sur le mur en face de lui et Watari aperçut d'un coup d'œil les traces, le mouvement rouge de la main de Mogi près de la porte avant de tirer.

Le corps de Matsuda eut un violent sursaut et l'impact de la balle le fit tomber du corps de Mogi. Cependant, avec une lenteur saccadée, titubante, son corps se redressa. C'était comme s'il ne savait plus comment bouger et Watari observa, médusé, le corps désarticulé du jeune policier qu'il avait soigné quelques heures auparavant. Matsuda émit un grondement féroce, presque outré, et ses doigts touchèrent le buste où Watari avait tiré. Il eut l'air d'hésiter un instant puis devant Watari, ses doigts plongèrent dans sa poitrine, sans qu'il n'émette un seul son de douleur. Watari le vit plonger son index et son pouce dans le trou pour y chercher la balle, l'élargir et les bruits de chair humide faillirent le rendre malade et sans perdre davantage de temps, il lui tira une nouvelle fois dessus, cette fois-ci à la tête.

Matsuda recula, retomba sur le sol. La balle lui avait traversé la joue, ressortant à l'arrière du crâne. Watari, la respiration hachée, baissa les bras, hésitant encore un instant pour vérifier si Matsuda avait été mis hors état de nuire. L'odeur du sang et de la poudre emplissait la chambre, rendait l'air irrespirable. Il devait sortir maintenant.

Il perçut un mouvement derrière lui et se retourna vite pour tirer. Malheureusement, il éprouva une grande douleur dans l'épaule, une chaleur imprégner ses vêtements et sentant l'effluve écœurante, il fit un pas de côté, évitant ainsi le mouvement affamé d'une main tentant de l'attraper.

-Nom de…

Dans un gémissement étranglé, le corps de Mogi se redressa et Watari vit alors ce qui restait de sa gorge, une ébauche de chair en lambeaux, pendant sur sa chemise en une sorte de cravate morbide. Le sang ne coulait plus, coagulant déjà en une longue tache rouge en forme de bavoir, dégoulinant sur l'épaule. Watari serra les lèvres. Ce n'était pas logique, ça allait beaucoup trop vite. Il fit un geste de recul, et au moment où il s'apprêtait à tirer il entendit un autre coup de feu, venant du couloir. Mogi fut touché à la tempe et tomba à la renverse. Une partie de son crâne explosa sous le choc et Matsuda, un peu plus loin, émit un gargouillis indigné.

L apparut et sans perdre de temps attrapa Watari par le bras et le tira vers la sortie. Watari balbutia, prêt à s'évanouir, et aperçut Raito qui tira sur Matsuda à plusieurs reprises pour l'empêcher de s'approcher. Matsuda, malgré l'impact, se précipita vers eux et Raito, le souffle court, serra ses doigts sur son arme et le frappa à l'aide de la crosse, son bras en un grand arc vertical, en plein sur le crâne. Le coup résonna en un bruit mat et fit reculer Matsuda qui trébucha sur le corps de Mogi.

- Ferme la porte ! cria L

Raito verrouilla dès qu'ils furent dans le couloir et tous entendirent les bruits rauques, le raclement des ongles contre la porte et enfin les grands coups sonores, mêlés aux grondements et gémissements de ce qui avaient été un jour Matsuda et Mogi. Raito pressa son corps contre la porte, éprouvant chaque coup comme une pique de peur furtive. Son cerveau avait beau lui asséner qu'en toute logique il était impossible qu'on puisse ouvrir la porte de l'intérieur, son corps refusait de lâcher prise. Il tenta de reprendre une respiration mesurée, et fixa L qui retenait le vieil homme par les épaules. Watari dodelinait de la tête, les paupières frémissantes, si pâles que Raito pouvait voir le filet délicat des veines sous la peau fine. Il se tenait mécaniquement d'une main la jonction entre la gorge et l'épaule, où du sang coulait doucement. L grimaça lorsqu'il découvrit la blessure, y voyant la trace nette de mâchoires puissantes.

- Il faut le transporter, dit-il à Raito qui émit une brève exhalation de surprise quand il perçut un nouveau coup contre la porte.

- Non… Ryuuzaki, chuchota Watari, fermant les yeux. Ce n'est pas la peine.

- Tais-toi, répliqua fermement L. Raito, aide-moi.

Le vieil homme était un poids mort aux membres lourds mais Raito et L purent le relever et chacun le tenant par une épaule –L protégeait la blessure de Watari avec une douceur étrange, du bout des doigts – ils retournèrent dans l'ascenseur pour remonter à l'étage de surveillance. Lorsqu'ils arrivèrent dans la pièce, Raito aperçut les corps de Matsuda et Mogi qui en étaient venus à se frapper violemment la tête contre la porte, les murs, tout ce qui était assez dur pour eux. Matsuda avait le nez cassé, et l'un des yeux de Mogi paraissait sortir de son orbite. Sa bouche sanglante avait une lèvre fendue, gonflée par les coups répétés. Les bruits étaient discontinus, ponctués de grondements, et même de brefs cris étranglés, inhumains. L posa doucement Watari sur le canapé.

- Eteins ça, s'il te plaît, demanda-t-il à Raito.

Raito ne fit pas de commentaire. Il contempla une dernière fois Matsuda qui de cette démarche hagarde et menaçante se dirigea vers Mogi, les doigts tendus vers ce qu'il restait de sa gorge en lambeaux avant de couper la caméra. Le silence apaisant fut interrompu par un gémissement de souffrance de Watari.

- Ne bouge pas, déclara L. Je vais soigner ça. Raito, tu peux rester près de lui, s'il te plaît ?

Watari soupira, comme s'il était plus agacé par le comportement de L que par sa blessure. Raito l'aida à se relever, étudia la morsure. Heureusement –ou malheureusement, Raito ne parvenait plus à définir ce qui était bon ou mauvais dans la situation actuelle-, les dents n'avaient pas atteint trop profondément la chair. Le vieil homme avait encore de bons réflexes, ce qui n'étonnait guère d'ailleurs Raito qui l'avait vu lors de la poursuite d'Higuchi tirer depuis un hélicoptère sur une voiture à plus de dix mètres de lui. Watari le dévisagea, eut un faible sourire.

- Ne vous en faites pas pour lui, c'est sa manière d'être inquiet.

- Qui ? fit Raito.

Il venait de remarquer qu'il avait la main droite, celle qui avait tenu l'arme, couverte de sang. L'empreinte de la crosse était clairement visible et sans vraiment réfléchir, il s'essuya la paume sur son t-shirt. Par association d'idées, il se rappela du mouvement de son bras, le contact du revolver sur la tempe de Matsuda et ce ne fut seulement qu'au bout de plusieurs secondes qu'il réalisa que Watari s'adressait à lui.

- Oh, se contenta-t-il de répondre.

Il n'avait pas envie de parler de L. Pas dans un tel moment, et surtout pas avec celui qui avait été à son service pendant des années.

- Je sais bien que les choses ne vont pas aller, continua Watari, insensible au silence de Raito. Elles n'iront pas du tout, mais il faut s'y faire. Vous perdez du temps à me soigner, ajouta-t-il en croisant son regard. Vous savez bien que c'est inutile.

« Tout comme il est inutile de chercher quelqu'un et de croire qu'on peut le retrouver vivant. Tout comme il est inutile de se battre contre le Su, n'est-ce pas ? »

Raito secoua la tête, étudia sa paume où un peu de sang poissait les phalanges, lui donnant une prise collante sur sa peau.

- J'ai bien vu ce qu'il s'est passé avec ce pauvre jeune homme. Et je refuse de-

Watari s'interrompit lorsqu'il vit L revenir avec la boîte de soins. Raito leva les yeux, et était-ce un effet de la fatigue ou autre chose, mais il fut persuadé de voir les mains de L trembler légèrement qu'il déroula la gaze et prit la bouteille de désinfectant. Watari sembla hésiter puis d'un contact très doux repoussa les doigts de L.

- Ca ne sert à rien, L. Arrête de te comporter de façon aussi stupide, et de faire semblant.

L ne répondit pas. Raito se leva du canapé, se sentant inexplicablement embarrassé. Il était assez rare après tout de voir le plus grand détective du monde se faire réprimander comme s'il s'agissait d'un enfant turbulent.

- Il n'y a que toi qui peux me dire ça, dit enfin L.

Sa voix semblait lointaine, éteinte. Watari sourit, ferma les yeux.

- Je suis fatigué, L. Et je ne veux pas finir comme… eux. Laisse-moi décider dignement.

- Tu reviendras. Tu reviendras malgré tout.

- Mais je ne serai plus vraiment là pour le voir, rétorqua doucement Watari.

Il y eut un silence aussi bref que pesant. L leva les mains, jouant avec la gaze du bout de ses doigts. Il reposa la gaze, étudia le visage de Watari et enfin eut un léger mouvement de tête, comme s'il acquiesçait en partie aux propos du vieil homme.

- Très bien. C'était évident à plus de 90%.

Il ouvrit la mallette des soins et sortit un minuscule flacon d'un liquide incolore et une seringue propre. Raito hésita puis s'installa dans le fauteuil en face de L. Ce dernier était assis de façon normale, les jambes un peu repliées pour ne pas gêner Watari et Raito contempla ses mains qui sans un tremblement piquèrent l'aiguille dans le flacon, en recueillirent une bonne partie. Ses gestes étaient précis, calculés. Il fit jaillir l'air, fixa le bout de l'aiguille avant de relever une des manches de Watari qui avait gardé les yeux fermés, ne semblant même plus avoir mal.

- L…, chuchota Raito.

L resta silencieux. Watari, au contact de l'aiguille, eut un léger froncement de sourcils, et enfin une expression de soulagement passa sur son visage lorsque le produit fut injecté dans sa veine. L tenait doucement son bras d'une main, observant la réaction du vieil homme. Watari émit une exhalation brève et son corps eut un soubresaut, un tressaillement du torse comme si son corps essayait de rejeter la substance qu'on venait lui injecter. Il ouvrit la bouche, aspirant de l'air en bruyantes goulées.

- Chut, calme-toi, lança L d'une voix presque paisible et sa main se crispa davantage sur le bras de Watari, le retenant dans ses mouvements. Ca va passer.

- A-Abigail, murmura Watari sur un ton fébrile. Abigail, je veux-.

- Je lui dirai. Je dirai à Abigail, c'est promis.

Watari leva une main vers lui et à la grande surprise de Raito, L ne le repoussa pas. La main de Watari pressa doucement le visage de L, son pouce et son index enserrant comme une tenaille les joues saillantes du détective. Le contact dura seulement quelques secondes et comme si son bras était trop lourd, Watari le laissa retomber. Ce ne fut qu'après coup que Raito vit les deux traces sanglantes barrant le visage de L, dans le mouvement des doigts de Watari.

- Londres…, chuchota-t-il.

Son corps eut un dernier tressaillement et cette main sanglante qui avait touché L se crispa une seule fois avant qu'elle ne retombe inerte sur son buste. L releva la tête et Raito vit ce que signifiait son regard, se demanda s'il l'avait déjà vu et c'était le cas. L, le visage blême, avait les yeux écarquillés d'une expression d'horreur et d'abasourdissement, cette même expression d'une sincérité totale que lorsqu'il était tombé de son fauteuil à l'insinuation de Misa sur les Dieux de la Mort. C'était un visage mis à nu, crûment, que jamais Raito n'oublierait.

L sembla s'apercevoir que Watari avait laissé des traces sur ses joues et d'un mouvement hâtif essuya son visage, se débarbouillant de façon maladroite, saccadée. Cependant, de cette impression de choc, de l'horreur qui avait empli les yeux de L, Raito ne vit plus que du vide, une expression légèrement distante, comme si son attention était focalisée sur tout autre chose. L se mit debout, rhabilla du mieux qu'il put le vieil homme, malgré les taches de sang constellant sa veste. Du bout des doigts, il replaça la manche, ferma la bouche de Watari.

- Il y a une autre sortie, dit-il de cette voix lointaine, comme s'il ne s'adressait à personne en particulier. On pourra poser le corps là-bas.

Raito ferma sa main en un poing et se rendit compte que cette même voix de L, si particulière, loin de lui, était semblable au sentiment qu'il éprouvait. Un sentiment de vide, un sentiment proche du néant qui détruisait chaque parcelle de douleur.

- Qui est Abigail ? demanda-t-il dans un souffle.

L se redressa. Il tenait encore entre les doigts les lunettes de Watari.

- Sa fille. Elle est morte il y a plus de trente ans.

___________________________________________

Ils déposèrent le corps dans un sac –pour éviter qu'un problème ne survienne, avait dit L sans même s'expliquer davantage -, sac qu'ils déposèrent sur le brancard qu'ils avaient utilisé quelques mois auparavant pour la mise en scène de la mort de Matsuda. Raito pensa, tout en serrant les doigts sur le brancard, que plus une situation était désespérée, plus la faculté à en percevoir l'ironie s'en retrouvait décuplée. L'humour froid et distant dont il faisait preuve par rapport à lui-même était une façon de résister lorsqu'il n'y avait plus rien d'autre.

Il vit la nuit à l'extérieur, les lumières jaunes de la ville et le ciel qui commençait progressivement à se teindre d'une lueur claire, bleutée. L'air était froid, humide, et Raito éprouva le froid de l'hiver qui s'annonçait. C'était Novembre, après tout.

Le corps fut posé sur le trottoir, juste devant la porte de l'immeuble et L s'accroupit, les mains sur les genoux, contemplant une dernière fois Watari. Raito aperçut à une centaine de mètres d'eux un groupe de personnes se dirigeant vers Shibuya, mais ne put déterminer s'il s'agissait de survivants ou bien… d'autres « choses ». Leur démarche était peut-être un peu trop rapide et fluide, mais dans la pénombre, il n'en était pas sûr.

L se releva après un instant, remettant les mains dans ses poches. Il était toujours pieds nus.

- On va fermer cette porte. Il y a une autre sortie et si nous voulons quitter l'immeuble, nous utiliserons le parking.

L eut un mouvement de l'épaule, comme s'il rejetait quelque chose d'invisible. Raito verrouilla la porte et fut soulagé de ne pas voir le sac dans lequel Watari était emballé se mettre à pousser des grondements et produire des froissements de tissu. Lorsque tout cela se produirait, L et lui seraient déjà en sécurité.

- Et pour Matsuda et Mogi ? On ne peut pas les garder éternellement enfermés.

L se tourna vers lui et eut un étrange sourire sans humour. Raito n'aima pas du tout ce sourire.

___________________________________________

La sensation de chair qui cogna contre son arme fut aussi répugnante que plonger une main dans une mixture infectée de bactéries. Matsuda retomba sur le lit couvert de traces sanglantes et y resta, le corps raide. Mogi se tourna lentement vers Raito, souriant de ce qui composait encore une partie de sa bouche féroce. Jusqu'ici, Raito n'avait jamais remarqué à quel point les dents d'un être humain étaient dangereuse, et particulièrement mortelles. Il rentra la tête dans les épaules, tentant de protéger sa gorge de toute morsure et autre déchiquètement sauvage.

- Eh, Mogi ! lança brusquement L.

Ce dernier se tourna dans la direction de L qui sans perdre de temps souleva le fusil qu'il avait apporté et lui tira dans l'estomac. La détonation, assourdissante, plongea Raito dans un monde lointain, enveloppé d'un voile de silence. Il se demanda où est-ce qu'il avait bien pu voir ce fusil et ce fut lorsque dans un flot de grondements Mogi tomba à genoux, tenant de ses mains ses entrailles qui retombaient en torsade sur la moquette, qu'il se rappela que c'était l'arme qu'avait utilisé Watari depuis l'hélicoptère.

Tout alla très vite. Raito fit attention à Matsuda puis enjamba le corps de Mogi pour ouvrir la grande fenêtre. L'air frais lui passa en une brise sur le visage. Dix étages. C'était faisable. L lança le fusil à Raito qui fit un pas sur le côté. Mogi, lentement, se releva, et après avoir étudié d'un œil vide ce qu'il restait de son ventre, tendit des mains en crochet vers L, prêt à lui arracher les yeux.

- Désolé, Mogi, dit-il à voix basse.

Raito leva les yeux pour voir, en une unité de mouvement parfaite, la jambe droite se L se lever et son pied –heureusement chaussé, et Raito vit qu'il laçait toujours aussi mal ses chaussures - frapper le nez de Mogi. Le coup le propulsa en arrière. Le corps rigide, titubant de Mogi ne put se redresser convenablement, et déjà, emporté par l'élan, son dos passa par la fenêtre. Raito serra le fusil entre des doigts et poussant un râle, frappa à son tour, donnant une dernière poussée au corps de Mogi qui sembla tenir sur le bord une dernière seconde avant qu'il ne tombe du dixième étage. Raito s'éloigna pour ne pas le voir mais entendit dans le silence de la ville le bruit sourd s'écrasant au sol, comme s'il s'agissait d'un simple sac de ciment.

Matsuda grogna, et Raito put presque voir de la colère dans ses iris rouges. Il leva les bras, tendit le fusil et tira à son tour. L'impact lui fit éprouver une violente douleur à l'épaule et il eut peur pendant un instant de s'être disloqué quelque chose. L était décidément plus fort qu'il ne le croyait pour soutenir le mouvement de recul du fusil. Le corps de Matsuda retomba sur le lit en un bruit sourd, quelque chose de percutant et étrangement comique, et Raito réalisa qu'il était sur le point de rire, un rire nerveux, qu'il réfréna aussitôt.

L se précipita vers Matsuda et avant même qu'il ne puisse réagir, l'attrapa par la gorge pour le relever et le traîner jusqu'à la fenêtre où une empreinte rouge de Mogi se dessinait clairement à la lumière. Matsuda grogna, pesta, ouvrant toute grande la bouche et L perçut l'atroce odeur de putréfaction, et se sentit mal. Il ferma les yeux, et inspirant profondément, sentit le bras de Raito l'aider.

Il n'y eut qu'un infime instant où Matsuda les fixa tous deux, le corps à moitié sorti par la fenêtre. Raito vit ce qu'il y aurait pu rester du policier un peu naïf et imprévisible qu'il avait connu puis d'un commun accord, il relâcha avec L le corps de Matsuda qui tomba sans émettre un son. Il y eut le bruit sourd de la chute, et Raito aperçut son corps à un mètre de celui de Mogi, le cou et l'un des bras tordus en des angles improbables avant de comprendre –et c'était le plus atroce- qu'ils gémissaient ensemble, bougeant ce qu'il restait de leurs corps brisés.

Raito éprouva une curieuse sensation de liquéfaction, comme s'il s'apprêtait à vomir. Ses membres le lâchèrent et le souffle court, il s'effondra au sol. Il avait les mains glacées. L resta quelques instants à la fenêtre puis la referma d'un geste léger, comme s'il était seulement venu profiter de l'air du matin. Il se pencha, ramassa le fusil d'une main.

- Ca n'aura jamais de fin, déclara brusquement Raito.

Il avait les bras couverts de sang et son t-shirt empestait le cadavre. Encore une fois. Le haut blanc de L était maculé de rouge, souillé de part et d'autres, et jamais il n'avait paru à Raito aussi pâle, maigre et paradoxalement aussi dangereux.

- C'est à nous d'en décider, répondit-il d'une voix douce.

___________________________________________

Il ne dormit pas et resta les yeux grands ouverts sur les caméras et les écrans d'ordinateurs pour s'assurer de tous les faits. Il était environ dix heures du matin quand il reçut un message directement transmis depuis le service central de WH.

Il ne dit rien, son expression ne changea pas.

« On ne peut rien faire contre le Su », avait dit le Dieu.

L mordilla son pouce, puis recracha lorsqu'il s'aperçut qu'il avait encore du sang sur les doigts. Dans la lumière blafarde de la pièce, il aperçut son ombre, distordue, recroquevillée comme un autre monstre prêt à l'infecter.

Cette nuit-là, en Angleterre, la Wammy's House avait explosé.

Spoiler:
 
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Seigi
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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Jeu 16 Déc 2010 - 21:21

KILL IT WITH A PEN

THE HUMAN WHOSE NAME IS WRITTEN IN THIS NOTEBOOK SHALL DIE

ONCE DEAD, THEY NEVER COME BACK TO LIFE.

MAYBE.

« C R E V E Z OU A I D E Z N O U S

ENFANTS ICI BESOIN AIDE U R G E N T

A I D E Z N
»

- Citation anonyme retrouvée sur le mur d'une villa californienne de Los Angeles.

CHAPITRE III

LES FLAMMES

Quand L reçut le message du service central, la Wammy's House, lieu protégé des surdoués formés dans l'ultime but de succéder au plus grand détective du monde, n'était plus qu'un reste de pierres et de cendres. Depuis la ville la plus proche, l'odeur de chair putréfiée, imprégnée d'une effluve de feu, était insupportable. L'orphelinat fut un bâtiment saccagé parmi tant d'autres et l'armée ne s'accorda qu'un temps infime à examiner les lieux avant d'abandonner les décombres. Des milliers d'autres survivants avaient besoin d'eux.

Mais tout cela avait eu lieu à une heure du matin en Angleterre, dix heures du matin au Japon. Les évènements que ni L, ni personne d'autre de qualifié –ou en vie- avaient pu observer s'étaient déroulés en une poignée d'instants, peut-être moins d'une heure, peut-être plus. Les informations étaient incomplètes pour cette explosion.

Roger, directeur de la Wammy's House, n'avait jamais cru en arriver là. Ce qu'il se passait dans le monde, au lieu de le terroriser, produisait chez lui une sorte de flux de puissance, et d'un désir absolu de contrôle. Tout en observant les images des corps titubant dans les rues, et entendant au loin le bruit des avions de l'armée et des forces spéciales, il ne voyait pourtant que les enfants, les quatre-vingt enfants de la Wammy's House, âgés de sept à quinze ans. S'il se comptait lui, et tous les autres membres de l'orphelinat, des cuisiniers jusqu'aux surveillants, le manoir était un tout de cent personnes. Cent personnes totalement sans défense face au carnage qui les attendait.

Le message que lui envoya Wammy ne le rassura pas et sans perdre de temps, il contacta grâce à un numéro privé un responsable haut-placé du gouvernement.

- Nous ne pouvons pas envoyer de véhicules à l'orphelinat, répondit aussitôt le responsable.

- Il y a des enfants ici, répliqua Roger. Des enfants placés sous la protection de l'Etat pour le bien du Projet. S'ils meurent, c'est une partie de vos ressources futures qui disparaissent avec eux.

- Nos équipes sont débordées. Avez-vous la moindre idée de ce qu'il se passe ici ? C'est l'enfer. Londres est en plein chaos. Les gens s'enfuient et se font dévorés par… par ces choses. Toutes les routes sont bloquées et nos avions sont tous pris pour d'autres missions.

- Nous sommes…, commença Roger avant de se taire.

Il leva les yeux de son bureau sur lequel trônait une photo où, seulement âgé de trente ans, il tenait la main de Quillsh Wammy entre ses paumes. Wammy avait un peu de ventre à l'époque, et Roger avait encore une chevelure blonde éclatante sous le soleil de Berlin, là où avait été prise la photo, pendant leur travail qui allait révolutionner l'approche des entités supra. Il entendit le bruissement des feuilles dans la cour déserte, puis les légères voix des enfants réunis dans les différentes salles de classe, et réalisa seulement à cet instant ce qu'il allait répliquer.

Nous sommes vulnérables.

Il s'humecta les lèvres. Il éprouvait une chaleur désagréable, et pourtant l'hiver était déjà là.

- Nous tenterons de vous envoyer des hélicoptères dès que possible, reprit le responsable, comme s'il avait lu dans ses pensées. Préparez les enfants au plus vite, qu'ils ne prennent rien de superflu. Verrouillez tout, ne laissez personne sortir. Personne.

Il eut un bref soupir.

- Vous allez être seuls pour plusieurs jours, même si je vais tout faire pour vous envoyer du renfort. Il va falloir être patient.

- Je sais, murmura Roger, la voix sèche.

Un sentiment d'impuissance total le submergea brutalement, et cette sensation, quasiment physique, faillit lui faire lâcher le combiné qu'il tenait contre son oreille. Son bras lui semblait tellement lourd, son corps était si vide pourtant, qu'il aurait pu s'écrouler sur son bureau et être parfaitement satisfait de son sort. Rester le front contre le bois et attendre.

- Que Dieu vous protège, déclara le responsable avant de raccrocher.

Roger reposa le combiné du téléphone et après un temps qui lui parut une éternité, tendit le bras et d'un geste lent, mesuré, retourna le cadre de la photographie. De ses cheveux blonds, et du sourire de Wammy, il ne vit plus rien d'autre que la petite attache du cadre.

Que Dieu vous protège, avait-il dit.

Jamais il ne s'était aussi seul.

___________________________________________

Raito rêvait.

Il le savait parfaitement, depuis la sensation d'engourdissement propre qui accompagnait ses mouvements jusqu'au lieu même dans lequel il se déplaçait. C'était une pénombre bleutée, tiède, de ce qu'il envisageait être une sorte de scène de théâtre. Il n'en avait absolument aucune idée. Ce n'était qu'une scène d'environ cinq mètres de long et sept de large, au sol aussi noir que l'espace autour de lui, enveloppée de cette légère teinte de bleu. Il crut discerner dans le noir des gradins et des formes assises, le considérant d'un œil terne. Pas un seul éclat.

Il observa ses propres mains, puis les vêtements qu'il portait. Des vêtements qu'il avait l'habitude de porter, qui étaient peut-être vraiment à lui, il n'en savait rien. Les yeux dans les gradins le contemplaient de ce même regard impersonnel, forme organique disséminée partout autour de lui. Il entendit un bruissement dans la pénombre, un chuchotement et se retourna. Il n'arrivait pas à déterminer d'où provenait la voix, et chacun de ses pas apportait un nouveau lot de murmures, comme si plus il réalisait qu'on parlait de lui moins les êtres se cachant dans les gradins se gênaient pour chuchoter.

Il finit de marcher au travers de la scène, aussi lentement que possible, ayant la peur un peu absurde de se faire attaquer si jamais il faisait des gestes brusques. Il entendit le sol grincer sous ses pieds, et après un temps où il fixa le noir, il se retourna, prêt à refaire les cent pas.

L, à l'autre bout de la scène, était apparu.

Pas un bruit, pas un souffle, et pourtant L était apparu de l'autre côté. Les murmures se firent plus forts encore, devinrent des éclats de voix portant jusqu'au fond de la scène. Voix impersonnelles, regards ternes, et pourtant Raito éprouva leur présence aussi durement et impitoyablement que s'il s'agissait de véritables êtres humains.

Il lui fallut quelques instants pour réaliser que L était nu. Dans la pénombre, il vit rien de son sexe et pourtant devina dans la ligne de l'aine, de ses jambes nues et ses pieds –seule chose qu'il eût jamais entraperçu nue chez L-, qu'il ne portait rien. Raito le vit, immobile, de ses épaules où les os un peu saillants jaillissaient en une cassure de corps maigre, mal nourri –volontairement-, de son torse et ses flancs où dans un reflet bleu Raito aperçut la forme légère de ses côtes. Raito éprouva l'impression étrange de ne pas voir le double de ses propres idées, mais bien la réalité : L était ainsi, avait toujours été ainsi et ce que Raito voyait n'était pas le résultat mental de son rêve, mais la copie conforme du L réel. Il n'y avait aucune ébauche de sentiment, aucun dégoût, aucune peur, aucune émotion émanant de L, ou bien de Raito. C'était un corps nu dans le noir. Lors des semaines où ils avaient été menottés ensemble, jamais Raito n'avait vu L nu. Le détective s'était toujours débrouillé pour ne jamais paraître ainsi, malgré la difficulté provoquée par la chaîne. Il semblait à Raito qu'au-delà du soupçon qu'il portait à son égard, il y avait cette ultime barrière que nul, pas même Kira, ne pouvait franchir. Le corps de L était sacré, bien plus sacré encore que ses pensées.

Progressivement, le fond noir de l'espace se mua, se divisa. Bientôt apparurent des lignes de lumière d'un bleu pâle, formant un quadrillage dans le fond de la scène. Les voix changèrent à leur tour, et Raito entendit enfin une totalité humaine, un bruit de sanglot, un grognement de colère, des réactions dans les gradins toujours plongés dans la pénombre.

Le corps de L ne bougeait toujours pas. Les lignes de lumière passèrent sur sa peau qui devint quadrillée, découpée par les éclats. Ses yeux étaient vides et Raito assista à la scène, apercevant les lumières se projetant dans toute la pénombre. Il entendit enfin des mots dans les gradins, où les bruits inarticulés avaient évolués en phrases intelligibles.

- Ne regardez pas.

- Ne regardez pas, reprit une autre voix.

Quelqu'un dans les gradins se mit à pleurer et sa voix se fit presque apaisante malgré les larmes et la terreur évidente.

- Non, non, non, non, tu n'es pas mon ami, et tu n'es pas un mort, et tu n'es pas mon ami, tu n'es pas un mort, non, non, non.

- Ne regardez pas !

- Pas un mort, oh non, non, non, non, et pas un ami, pas un ami, tu n'es, tu n'es pas, TU N'ES PAS ! lança brusquement la voix en un hurlement déchirant.

- NE REGARDEZ PAS ! s'écrièrent-ils dans les gradins.

L tourna la tête vers Raito. La ligne traversait ses joues, et dans la lumière, Raito vit ses yeux, très noirs, à l'éclat trouble. Il leva une main, elle-même traversée par les lignes de lumière – d'où venaient-t-elles ces lumières, Raito ne parvenait pas à le savoir- et le dos de sa main était comme coupé en deux.

- Tu n'es pas un mort, et tu n'es pas un ami, répéta doucement L, avec les exactes intonations du L réel.

- NE REGARDEZ PAS !

Raito ouvrit la bouche, ne trouva rien à dire. Il lui sembla percevoir une vibration dans tout son corps, puis dans l'air, et dans un effet de lumières, l'enveloppe corporelle de L sembla se déplacer, se dédoubler en une sorte de membrane pour se décaler de quelques centimètres, comme si une partie de son être ne désirait plus lui appartenir.

Les yeux de L étaient imperturbables.

- Ni paradis, ni enfer, Yagami, ni paradis, ni enfer, ricana une voix dans les gradins, s'adressant enfin véritablement à Raito. Rien que le Su pour que tu ne regardes plus.

- Regarder quoi ? demanda Raito dans un souffle, ne quittant pas L des yeux, la vibration frappant jusqu'à l'intérieur de sa cage thoracique.

- NULLE PART ! hurlèrent les voix à l'unisson, amplifiant la vibration jusqu'à une étreinte douloureuse dans sa poitrine.

Raito cligna des yeux et brusquement, L était là, près de lui, et son corps était toujours nu, aux lignes de lumières formant tout un filet bleu sur sa peau. Il s'était déplacé si vite, en une simple seconde, et il était déjà trop tard.

Raito eut tout juste le temps d'apercevoir la main de L tendue vers ses yeux, les doigts tordus en crochet, et les lignes de lumière coupant la paume de sa main en deux.

- Ne regarde pas, dit L et Raito éprouva le contact des doigts lui transperçant les paupières.

Il se réveilla.

Il n'hurla pas, ne se leva pas en sursaut, le visage couvert de sueurs froides, comme il l'avait vu des dizaines et des dizaines de fois dans les films, ou dans des romans. Ses yeux s'ouvrirent à l'instant où les ongles de L atteignaient l'humeur et son buste eut un bref tressaillement, un réflexe inconscient et il se retrouva allongé, contemplant le plafond blanc de sa chambre tandis que la lumière de l'extérieur s'était épanouie davantage dans l'espace. Une belle mâtinée hivernale.

Raito exhala un bref souffle de soulagement et lentement sortit un de ses bras des couvertures. Le froid de la chambre le figea mais doucement, il se releva, se mit en position assise. Il avait retiré tous ses vêtements pour dormir, afin d'effacer pour un temps l'odeur de putréfaction qui semblait pourtant imprégner jusqu'aux moindres pores de sa peau. Il ignorait combien de temps il avait dormi. Pas beaucoup, assurément quelques heures. Il savait que son sommeil allait être agité pendant un long moment, et cette idée ne provoqua aucune réaction chez lui.

Son cerveau était en train de se remettre des chocs successifs qui s'étaient déroulées en moins de vingt-quatre heures. Heureusement pour lui, Raito était doté d'une très grande force mentale, force qui s'était développée brusquement, rapidement, lorsqu'il avait trouvé le cahier. Il était assez drôle – enfin, au second degré- de remarquer que c'était grâce à un objet de mort que Raito avait réussi à rester sain d'esprit dans une situation où c'était ce même objet qui avait plongé le monde dans le chaos.

Il crut entendre l'armée à l'extérieur, n'en tint pas compte et faisant attention à ses flancs encore endoloris, il se leva, cherchant de nouveaux vêtements. Il s'habilla avec une lenteur méthodique, prêt à faire face. L'image de L, tenant le fusil de Watari à la main, lui revint en mémoire. Un L réel, vêtu, et dont le corps n'était pas plongé dans une pénombre parsemée de lignes de lumières.

« C'est à nous d'en décider. »

- Décider de survivre, murmura Raito à son reflet dans la glace de la salle de bains.

Il considéra son visage blême aux yeux cernés, passa de l'eau sur ses joues.

NE REGARDEZ PAS !

La sensation des doigts de L lui arrachant les yeux apparut en une sorte d'écho physique et Raito grimaça, effleura ses paupières de ses pouces comme pour s'assurer que tout était encore en place. Son visage était intact, son esprit se reconstruisait petit à petit. Il n'allait pas sombrer, pas maintenant.

Il réalisait qu'il était affamé et cela le soulagea. Il éprouvait encore des besoins, et des envies. Ce qu'il considérait comme décalé la veille lui parut de nouveau rassurant par leur normalité. Il était normal d'avoir faim, soif, sommeil. D'être heureux de vivre.

Les couloirs étaient vides. Vingt-trois étages pour un total de deux personnes. Même lorsque l'équipe était au complet, le bâtiment avait semblé beaucoup trop imposant aux yeux de Raito, ce à quoi L avait répondu en haussant les épaules : « Il faut toujours avoir trop de moyens que ne pas en avoir du tout. »

Il retrouva L au même étage que la veille, fixant d'un regard morne –et un peu lassé même- les nouvelles de différents journaux télévisés. Certaines chaînes avaient purement et simplement décidé de s'arrêter, d'autres, avec les moyens du bord, continuaient de présenter des informations, certaines contrôlées de toute évidence par l'Etat qui mettait un point d'honneur à surveiller l'ensemble de la situation, quand bien même il restait impuissant pour se défendre.

- Bien dormi ? demanda poliment L sans détourner son attention des écrans.

- Je ne sais pas, avoua Raito.

L eut un léger sourire sans signification particulière, et d'un mouvement de la main poussa une tasse vide vers Raito. Raito remarqua la cafetière sur la droite de L, près d'une seconde tasse encore à moitié pleine. Raito fit un signe de tête en guise de remerciement, plus étonné par le fait que c'était L qui avait préparé le café que de s'en faire proposer. Il était très fort, presque trop amer, mais il réchauffa tout le corps de Raito encore engourdi par le sommeil. Au moins, L n'avait sucré que le sien. Le café avait un minuscule goût de victoire, et Raito vida sa tasse en quelques gorgées qui manquèrent de lui brûler la gorge.

Il regarda un reportage sur les dégâts à Tokyo. Il aperçut un centre de survivants, protégés par l'armée qui veillait tout autour. Il reconnut un lycée devant lequel il avait eu l'habitude de passer lorsqu'il était collégien, et aperçut devant les grilles des soldats armés. Le journaliste était derrière les grilles, tandis qu'une voix-off rappelait le nombre de victimes et les différentes attaques causées par ce qui était appelé d'un commun accord les monstres.

- Mon Dieu, c'est énorme ! fit une voix distante d'adolescent dans le reportage.

C'était un film amateur pris sur un téléphone portable. Dans l'image floue et sautillante, le corps d'une vieille femme se traînait jusqu'aux grilles, suivie d'une dizaine d'autres de congénères. Malgré la mauvaise qualité de l'image, Raito comprit aussitôt qu'il s'agissait d'un zombie, de par sa démarche titubante et les grondements qui sortaient de sa bouche et de celles des choses qui l'accompagnaient. Elle tendit de longs bras émaciés jusqu'aux grilles du lycée –des bras à la peau arrachée, pendante, laissant apparaître des muscles minuscules -, ouvrant une bouche aux lèvres inexistantes qui dévoilait un sourire d'os. Elle fit un dernier pas avant que les soldats ne fassent feu sur tout le groupe. La vidéo fut coupée au moment où la vieille femme tombait à plat ventre sur le sol, les mains toujours tendues vers les grilles en un geste ultime d'approche.

- Il y a des milliers de vidéos de ce genre rien qu'au Japon. Le nombre de vidéos le plus conséquent provient des Etats-Unis. Regarde ça.

L appuya sur deux touches, mettant sur l'écran principal la page d'un site internet. Après un court temps de téléchargement, il afficha en grand format une autre vidéo. La qualité était meilleure que la vidéo précédente, sans doute prise avec un caméscope. Raito aperçut des gratte-ciels dans un ciel aux teintes pourpres de fin d'après-midi, puis dans un tremblement discerna le bras d'une jeune femme, son épaule et enfin tout son buste tandis qu'elle se tournait légèrement vers la personne qui continuait de filmer. Elle avait des cheveux blonds décoiffés, et son pantalon avait une tache de sang au niveau de taille. Elle trébuchait, courait entre les voitures abandonnées sur la route. Autour d'elle, d'autres personnes couraient, hurlant et pleurant.

- Arrête ! Arrête ! criait-elle en anglais, le souffle court. Baisse cette putain de caméra ! BAISSE-LA !

Raito entendit la respiration hachée du caméraman –c'était un homme à l'entendre respirer ainsi-. L'image sautait et se balançait à chacun de ses mouvements quand il courait. Brusquement, la jeune femme se retourna et fit mine d'arracher le caméscope.

- Non, non, bordel, Tim, JETTE CETTE MERDE !

- AVANCE, AVANCE ! hurla le dénommé Tim. Ils arrivent, ils nous rattrapent !

La jeune femme eut un bref mouvement de recul, et l'expression de son visage fut trouble, filmée de manière nerveuse. Elle passa une main tremblante sur son front luisant de sueur, et émit une sorte de grondement dédaigneux.

- Débrouille-toi, PUTAIN DEBROUILLE-TOI JE ME CASSE D'ICI !

- Sally ! SALLY !

La jeune femme se détourna de Tim et continua à courir, passant entre deux voitures laissées à l'abandon. Tim, continuant de souffler bruyamment, fit un gros plan sur un corps qui s'était écrasé de plein fouet contre le pare-brise, avant de remonter dans un plan plus large jusqu'aux autres voitures victimes de l'accident. Un homme portant une casquette de base-ball bleue prit de l'élan et sauta sur le coffre d'une des voitures à la droite du caméraman, et entreprit de traverser la route en sautant de toit en toit. Le bruit de métal plié sous les corps se poursuivit dans la vidéo qui tournait déjà depuis plus de deux minutes. Sally était à cinq mètres environ de Tim qui se dépêchait de la rejoindre, l'appelant de temps à autre d'une voix rauque.

- Oh merde, ces saloperies ! cria quelqu'un près de Tim, manquant de tomber lors de sa course.

Un hurlement se fit entendre puis une femme poussa un cri suraigu.

- LES VOITURES ! PAS LES VOITURES !

Raito sentit le café chaud qu'il avait bu lui descendre jusqu'au fond des entrailles, comme s'il s'était soudain changé en plomb.

- Ne me dis pas…, chuchota-t-il, abasourdi.

Et pourtant ce qu'il avait redouté de voir se produisit. A l'instant même où la voix hurlait une nouvelle fois de ne pas s'approcher des voitures, quelqu'un poussa un cri de douleur extrême. Tim, visiblement paniqué – il ne cessait de gémir et jurer- tourna le caméscope vers Sally qui courait. Raito eut tout le temps nécessaire pour contempler les bras de Sally, la tache de sang au niveau de la taille sur son pantalon et ses cheveux blonds décoiffés avant que dans un bruissement de verre éclaté des bras blêmes, blessés, ne jaillissent des vitres des voitures que Sally voulait contourner. Le hurlement que Raito entendit lui rappela en pire les cris suppliants de Sayu et tout en serrant les dents, la peau soudain glacée, il observa les images saccadées, floues tournées par Tim.

- LACHEZ-MOI ! LACHEZ-MOI ! TIM ! TIIIIIIIIM !

- SALLY !

- Dégage, dégage d'ici ! lança un homme d'environ cinquante ans, la nuque couverte de sang. Laisse-la, c'est trop tard ! ELOIGNE-TOI DE CES PUTAINS DE BAGNOLES ! brailla-t-il soudain, repoussant Tim qui faillit tomber et le caméscope prit le temps de filmer brièvement la couleur du ciel, un ciel d'hiver, un ciel banal jusqu'à ce qu'une explosion ne se fasse entendre, et que la fumée ne se propage dans le chaos ambiant.

Le hurlement de Sally finit par mourir, se transformer en des pleurs sourds, et enfin se brisa en de brefs gémissements. Tim était déjà loin, s'étant écarté des voitures et murmurant sans cesse des « Sainte Mère de Dieu, bordel de merde », filma pendant trente seconde qui durèrent une éternité la dernière séquence de la vidéo. De là où il se trouvait, il effectua un zoom, juste à temps pour apercevoir des torses de cadavres passer au travers des vitres au préalable brisées. Un jeune homme, les bras tendus, mordait à pleines dents la chair tendre de la gorge de Sally, en arrachant des lambeaux qui s'étiraient de façon interminable avant de céder, crispés entre ses mâchoires. L'autre zombie était une femme qui aurait pu être dans une vie antérieure directrice d'une agence publicitaire. Ses mains aux doigts brisés avaient attrapé Sally par les épaules, la retenant avec une poigne d'acier afin de mieux atteindre la jonction de son cou à l'épaule, de l'autre côté. Le corps de Sally, se vidant déjà de son sang, glissa lentement contre la portière de la voiture de l'ex-directrice d'agence, retomba au sol, entraînant dans sa chute le corps du jeune homme qui pinçait des lèvres noires de saleté et de chairs putréfiées. La ceinture de sécurité l'emprisonnant encore finit par céder et il s'écroula. Son dos empêchait de voir Sally mais ni Raito ni L ne manquèrent les bruits peu ragoûtants de mastication, étrangement sonores dans l'atmosphère surchargée de cris et d'explosions tout autour.

- Sally, Sally, merde, sanglota Tim.

La vidéo s'arrêta là.

Cinq minutes et trente-sept secondes. Une vidéo visionnée plus de deux millions de fois. Raito, la bouche sèche, tendit une main vers la tasse de café vide. Il réalisa qu'il en y avait partout. Pas ces créatures, mais des Sally, des Tim, partout à travers le monde, qui connaissaient le même traumatisme.

- Plus l'armée contre-attaque, plus il y en a, déclara L avant de fermer le site web et de remettre les informations, cette fois-ci sur CNN.

- Ils ne sont pas au courant, murmura Raito.

A présent qu'il n'avait plus la vidéo sous les yeux, il avait de nouveau faim. Le café brûlant de L commençait déjà le réveiller et revigorer son corps. L considéra l'écran un instant, mordillant son pouce. Il eut l'air d'hésiter mais quand il tourna la tête pour regarder Raito, ses yeux impassibles avaient une lueur déterminée.

- Je vais avoir besoin de toi.

- Je sais.

L eut un léger sourire et se resservit une tasse de café. Il prit une pleine poignée de sucre en morceau et les plongea dans son café. Un éclat noir jaillit, tacha sa manche gauche.

- Il est temps que L annonce publiquement sa position.

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Ce qui permettait à un homme d'être ce qu'il voulait, c'était la prudence. Namikawa avait toujours été un homme extrêmement prudent. Ce qu'il avait caché derrière une apparente désinvolture, et un calme à toute épreuve était un besoin irrépressible de se mettre en sûreté. Dans le monde impitoyable de Yotsuba, la différence entre la prudence et la lâcheté était particulièrement tenue et basculer dans la deuxième catégorie était une mort assurée. En tant que fils illégitime de feu Mr Yotsuba, Namikawa ne pouvait pas lui succéder à la tête de la société.

« Pour le moment », ajouta une voix dans sa tête alors qu'il se dirigeait vers la salle de réunion qu'il n'aurait jamais cru retrouvée après l'affaire de Kira et de Higuchi.

Namikawa réprima la grimace d'agacement qui lui venait aux lèvres. Derrière lui, deux hommes armés le suivaient, attentifs à chaque mouvement suspect dans le bâtiment.

Après l'incident –il n'y avait pas encore de nom officiel, et Namikawa sentait que personne ne voudrait que l'on pose un terme concret sur un phénomène aussi atroce et inexplicable-, les employés de Yotsuba s'étaient enfuis en toute hâte, laissant les portes grandes ouvertes. Ce fut seulement grâce à l'intervention de Ooi que l'on activa la toute nouvelle sécurité installée après le fiasco de l'affaire d'Higuchi. Malgré toutes ses précautions, Ooi était mort en essayant de quitter la ville.

Namikawa avait contacté une garde privée qui moyennant finances avait accepté de travailler pour Yotsuba. S'il n'y avait pas âme qui vive, les lieux étaient pourtant saccagés. Namikawa considéra pensivement les vitres teintées brisées, les bureaux renversés, les ordinateurs détruits. Il crut apercevoir sur la moquette un peu de sang, mais réalisa après coup que c'était une trace ancienne de café. Il sentait encore l'odeur quasiment physique de la panique, se rappela des cris autour de lui. Les employés n'avaient pas réfléchi au lieu de rester protéger dans l'enceinte du bâtiment, ils avaient préféré s'enfuir. Beaucoup avaient dû mourir, emprisonnés par la foule de ces choses sorties d'on ne savait où.

Contempler les ruines de Yotsuba lui serrait le cœur : son père avait peut-être été un beau salopard, il avait toujours été porteur d'une certaine morale et obsédé par l'honneur. Namikawa avait réussi à entrer à Yotsuba grâce à son travail acharné, car jamais son père n'aurait toléré faire preuve de favoritisme à son égard. Namikawa était monté bien plus haut dans la hiérarchie que n'importe quel autre fils légitime de Yotsuba, et il savait que c'était cela plus que toute autre chose qui avait rendu son père fier de lui. Un salopard fier d'un autre salopard, pourquoi pas, finalement.

Il vérifia qu'il n'avait pas de messages sur son téléphone portable avant de se tourner vers les hommes qui le protégeaient.

- Restez ici.

Les deux hommes acquiescèrent. Namikawa leur fit un signe de la main, ouvrit la porte.

La sensation de déjà-vu lui fut si désagréable qu'elle lui traversa le crâne en une douleur intense, comme si on venait de lui transpercer les tempes avec une épine brûlante. Les lumières de la salle de réunion étaient réduites au minimum, et de l'éclat glorieux de leurs réunions secrètes, Namikawa ne retrouva que l'anxiété quasiment palpable qui planait dans une atmosphère sinistre.

Sur les six autres participants des réunions –Higuchi étant mort depuis déjà quelques semaines-, il n'en vit que trois. Midô se leva à l'instant même où Namikawa entrait dans la pièce. Comme les autres hommes, il portait encore, par habitude sûrement, un élégant costume couleur anthracite et si on ne tenait pas compte de la pâleur de son visage, il semblait bien se porter. Il eut un geste nerveux vers ses lunettes qu'il réajusta et attendit que Namikawa s'avance jusqu'à lui pour lui serrer la main.

Kida et Shimura ne bougèrent pas de leurs places respectives. Les mêmes sièges que lorsqu'ils participaient aux réunions. Des trois hommes, Shimura était celui qui était le plus mal à l'aise, et de toute évidence le plus effrayé. Son visage était blême, aux joues étrangement saillantes, comme s'il avait perdu beaucoup de poids en très peu de temps – un effet d'optique, pensa Namikawa qui le salua poliment. Shimura avait toujours été, aux yeux de Namikawa, l'exemple type de l'homme qui oscillait entre la prudence extrême et la lâcheté. Le fait pourtant de le voir aussi sincère, aussi marqué par les évènements le rassura. Kida était impassible, mais Namikawa remarqua qu'il avait tendance à tapoter nerveusement la table de ses doigts.

- Je me demande pourquoi je suis venu, dit-il après un court temps de silence.

- Je sais que tu as tout préparé pour quitter le Japon, Kida, mais ce serait une très mauvaise idée.

- Pourquoi ça ? Yotsuba est mort, le pays est mort, Namikawa, répliqua sèchement Shimura.

Il avait les lèvres tremblantes, et le front commençait déjà à luire de sueur.

Namikawa retint un sourire moqueur, et prit place à son siège habituel. Midô le considérait pensivement, soutenant son menton de ses deux mains liées.

- Vous ne voyez qu'une partie du problème. Nous avons une solution, et elle est toute simple.

- Simple ? répéta Midô.

Son regard mettait Namikawa mal à l'aise. Il lui avait tout paru évident que Midô était homosexuel mais jamais il ne lui était venu à l'esprit que peut-être…

« Ce n'est qu'une supposition, et c'est sa vie privée », pensa-t-il, détournant les yeux pour regarder Kida qui continuait de tapoter la table de ses doigts.

- Réfléchissez bien : notre société est immense. Nous avons une solution pour non seulement sauver Yotsuba, mais également nous protéger.

Kida eut un léger sourire.

- Ne me dis pas que tu penses au département de recherche aux armements, Namikawa…

Shimura tressaillit comme si on venait de le gifler.

- T-Tu comptes vraiment faire ça ?

- Pourquoi pas ?

Namikawa s'appuya davantage contre le dossier de son siège. Il recommençait enfin à se sentir détendu, sûr de lui. Il réfléchit un instant pour choisir au mieux ses mots. Midô le regardait toujours d'un œil bizarrement intense, où brillait cependant une lueur intéressée, vive de compréhension. Il semblait déjà savoir où voulait en venir Namikawa.

- Avant ce phénomène, nous étions en pleine recherche afin d'optimiser certaines armes. Nous avons toujours un contrat avec l'armée. Et d'après mes sources, le département de recherche est encore intact.

- Et la production ?

- Elle est en sûreté, j'ai vérifié moi-même, répondit Namikawa en souriant. Je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée. Notre armée a besoin de nouvelles armes, plus performantes, plus rapides pour contrer et contenir la vague de ces monstres. Je doute que les Etats-Unis nous viennent en aide pour l'instant. Ils sont trop occupés avec leur propre crise.

Midô fronça les sourcils.

- Sur quels projets le département était en train de travailler ?

- Une optimisation de la MOAB, et deux nouveaux projets de bombes chimiques. Dans le cas présent, cela pourrait être utile. Notre armée a besoin d'armes offensives. L'époque des forces japonaises d'autodéfense est révolue, ajouta Namikawa en haussant les épaules.

- Il faudrait également développer les armes.

- Ils sont en train de préparer une version modifiée du M-11/9. Puissance optimisée, arme plus légère. Le chef du département m'a également fait part d'une combinaison qu'ils sont en train de mettre en point.

- Un nouveau projet ?

- Pas vraiment. C'était une PCC (Protection de Combat Critique) destinée à être vendue à l'armée américaine. Ils vont la modifier pour les forces spéciales. D'après ce que j'ai cru comprendre, beaucoup de soldats qui ont été mordus par leurs adversaires ont fini par agir comme eux.

Shimura acquiesça.

- Est-ce qu'il y a du stock ?

- Bien sûr. Nous avons déjà vendu une partie de nos armes et de nos balles optimisées à l'armée. Il y a déjà quelques bons résultats même si nous devons rester prudents à ce sujet. Par ailleurs, la production marche à pleins régimes.

Midô eut un léger sourire. Il avait donc très bien compris où voulait en venir Namikawa.

- La production est assez élevée pour que nous puissions la vendre à d'autres pays, c'est cela ?

- Exact.

Kida eut l'air soudainement inquiet.

- Tu es sûr à 100% qu'il y a assez stock ? Que ferons-nous si nous avons d'autres demandes et que nous ne pouvons plus y répondre ?

Namikawa lui lança un regard amusé.

- Yotsuba n'est pas mort. Et c'est une énorme société. Par ailleurs… c'est par l'armement que nous avons pu la développer. Les autres branches de Yotsuba n'ont été créées qu'après la Seconde Guerre Mondiale, mais c'est bien grâce à l'industrie lourde et puis particulièrement les armements et le département de recherches que la société a pu grandir et élargir ses horizons.

Le visage de Midô pâlit légèrement, pour une raison que Namikawa ne put expliquer.

- Nous retournons aux idées fondamentales de la société, dit-il d'une voix rauque.

- Si tu sembles aussi décidé, Namikawa, pourquoi faire appel à nous ? Nous ne sommes pas concernés.

- Bien sûr que si, Shimura, rétorqua un peu sèchement Namikawa, agacé par la lâcheté latente de son collègue. Je vais avoir besoin de vous et je sais très bien que vous avez besoin de Yotsuba. Après tout, vous êtes revenus ici.

Kida, Shimura et Midô échangèrent un bref regard indécis. Midô se leva et après un temps de réflexion, haussa les épaules.

- Je suis d'accord.

-M-Midô ! souffla Shimura, offusqué.

Midô eut un bref sourire sans joie.

- Mon père est en train de batailler au parlement. Le monde est plongé en plein chaos. Jusqu'au bout, j'ai cru en Yotsuba, même quand nous avons tous participé à ces réunions atroces au nom de Kira. Si la seule façon d'aider est de développer des armes, je suis bien d'accord pour le faire. Même si cela représente quelque chose de fondamentalement mauvais pour moi.

Namikawa le toisa avec un mélange de colère et de pitié.

- Désolé de te décevoir Midô, mais Yotsuba s'est développée par la violence militaire.

- Nous avons juste l'air d'être opportunistes, ne put s'empêcher d'ajouter Shimura en baissant les yeux.

Namikawa éprouva un sentiment curieux, une émotion ancienne, comme de la compréhension envers lui-même. Ce fut comme s'il comprenait enfin son père et cela le fit sourire.

- Depuis l'instant où nous avons accepté de décider « qui allions-nous tuer aujourd'hui », nous avons compris que nous étions opportunistes. Shimura... La guerre est faite pour les opportunistes.

Kida émit un rire sec et Namikawa pensa un instant qu'il se moquait de lui.

- Dois-je en conclure que tu te présentes comme le nouveau PDG de Yotsuba pour parler ainsi ?

Namikawa tenta de prendre un air à la fois détaché et innocent. Cela fit rire davantage Kida.

- C'est bien ce que je pensais. Cela ne me gêne pas de toute façon.

- Vu la situation, je doute que cela gêne qui que ce soit, renchérit Midô d'une voix légère.

- Peu importe. Je ne peux rien faire sans vous, ajouta Namikawa. Vous êtes doués, vous savez comment fonctionne Yotsuba.

- Quelle est ta proposition ? lança abruptement Kida, un sourire narquois aux lèvres.

- Restez au Japon et je ferai tout pour mettre en place une protection maximale pour vos familles. Midô, j'ai cru comprendre que tu en avais déjà une…

- Mon père a fait appel à l'armée. Ce sera d'ailleurs plus facile pour valider les nouveaux contrats, répondit Midô.

Namikawa se leva à son tour.

- Je vous remercie d'être venus.

- Nous l'avons fait pour nous, rétorqua Shimura.

Namikawa le dévisagea avant de sourire ironiquement.

- Je vois.

Les hommes qui surveillaient le couloir ne furent pas surpris de voir d'autres personnes sortir de la salle de réunion. Shimura, sans même saluer une nouvelle fois Namikawa, quitta précipitamment les lieux par la sortie sud de l'immeuble. Namikawa avait aperçu à son arrivée une voiture et en conclut donc que Shimura avait aussi engagé une garde privée.

- Mon père est lié à l'un des chefs de l'état-major, déclara Midô, ayant décidé de rentrer en compagnie de Namikawa. Dois-je lui parler de notre nouvelle directive ?

- Pas tout de suite. Je voudrais par contre que tu contactes le département, pour savoir où ils en sont avec la PCC. Les soldats en ont cruellement besoin.

- Très bien.

Midô serra brièvement la main de Namikawa et rejoignit un groupe d'hommes qui dévisagèrent les gardes de Namikawa avec un sourire amusé, comme s'ils avaient reconnu des collègues. A l'instant même où Midô quittait le bâtiment, Namikawa entendit son téléphone portable sonner.

- Papa ? fit la voix un peu hoquetante de Katsuya, comme s'il se retenait de pleurer.

- Où est maman ? demanda Namikawa d'une voix douce, observant l'un des hommes surveiller les horizons.

- Elle prépare les affaires. Tu reviens quand ?

- Bientôt, ne t'en fais pas.

Il aperçut une silhouette titubante au coin de la rue, s'avançant vers eux. Il y eut un coup de feu, et le corps s'effondra, grondant faiblement.

- C'était quoi, ça ? demanda Katsuya, effrayé.

- Rien du tout. Je rentre tout de suite, tu préviendras maman, d'accord ?

Il y eut un bref silence, comme si Katsuya s'était éloigné un petit instant.

- Elle te dit d'être prudent.

Namikawa eut un léger sourire.

Il ne faisait que ça, être prudent.

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- Je pense que je vais y aller moi, grogna Ryuk, fixant d'un œil morne le monde des humains par le Gouffre.

- Tu vas te rapprocher du désastre en attendant de mourir ? fit amèrement Gook.

Ryuk éclata de rire, et le bruit résonna dans les hurlements qui faisaient désormais partie de l'Au-delà. Justin était parti à son tour chercher le Roi, et Ryuk parvint à voir de l'autre côté deux faisceaux de lumière argentée, balayant la Crasse qui s'élevait autour d'eux. Le fait que Justin se lève de son fauteuil était ce qui avait vraiment commencé à inquiéter les Dieux. Ryuk finit le trognon de la pomme qu'il avait gardée. Dans l'atmosphère de l'Au-delà, la pourriture n'existait pas. Il n'y avait pas de temps, pas d'oxygène, pas d'espace. La chair de la pomme était toujours aussi pâle que lors de la première bouchée.

- J'ai envie de rendre visite à un ancien ami.

- Fais attention de ne pas enfreindre les règles. Rem est morte, ajouta Gook, comme s'il l'avait lui-même oublié pendant un moment avant de s'en souvenir.

Ryuk haussa les épaules.

- Il faut croire qu'elle était un peu Naärk sur les bords, répliqua-t-il d'une voix légère.

Gook ne répondit pas mais Ryuk vit ses cornes s'empourprer légèrement. Ryuk fit un signe de la main pour dire qu'il s'excusait, bien qu'il ne le pensait pas du tout. Gook avait toujours apprécié Rem même si personne n'avait jamais su pourquoi. S'il était dit qu'un Dieu ne pouvait en aimer un autre dans le sens romantique du terme - c'en était presque une impossibilité physiologique, aussi irréalisable que de mélanger l'huile et l'eau-, ils étaient cependant en mesure de se considérer comme amis. Certains y parvenaient mieux que d'autres. Rem avait décidé de ne se lier véritablement à personne, hormis ce Naärk de Jealous qui avait fini par contourner la difficulté de l'amour en s'éprenant d'une humaine. Stupide.

- Ils s'en sortent comment ? demanda Gook, montrant de ses griffes le Gouffre que Ryuk avait regardé pendant un long moment.

- Je dirais… Mal, répondit Ryuk avec son sourire éternellement moqueur aux lèvres. Mais ils se débrouillent, c'est bien. Les humains ont une faculté d'adaptation fascinante, il faut le reconnaître.

- On ne peut pas dire la même chose pour nous, remarqua Gook, sa fourrure ayant un bref frisson.

- Les Dieux sont des bras cassés, c'est pas nouveau. Sans Nu, ou Justin, on ne serait plus là depuis des millénaires. Il faut que les humains ne soient jamais au courant.

- Au courant de quoi ?

Ryuk déplia ses ailes, le froissement des plumes dans l'espace fut bref, un souffle perdu dans les hurlements.

- Que nous sommes plus faibles qu'eux, répondit-il avant de prendre son envol.

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Ce fut quand Roger décréta que tous les volets devaient être baissés, que les enfants restent dans le manoir et que surtout tous les adultes se rassemblent au rez-de-chaussée, que Mello comprit que les choses n'aillaient pas. Elles n'étaient d'ailleurs pas très réjouissantes quand l'une des surveillantes avait débranché la télévision de la salle commune et l'avait rangée ailleurs, mais on pouvait tout de même dire qu'elles étaient encore assez bonnes. Plongés dans la pénombre alors qu'il n'était même pas cinq heures de l'après-midi, les enfants, perturbés, tentaient de comprendre ce qu'il se passait.

Mello, assis dans son fauteuil préféré, laissa tomber le manuel de physique quantique qu'il avait pris à la bibliothèque avant de se pencher vers son meilleur ami qui fixait sa console de jeu vidéo avec une attention bien trop soutenue pour être naturelle. Dans l'ombre, Mello vit ses doigts, qu'il avait très fins et pâles, trembler alors qu'ils appuyaient sans cesse sur les touches.

- Matt, à ton avis qu'est-ce qu'il se passe ?

- Si je le savais vraiment, je foutrais le camp d'ici, rétorqua son ami sans lever les yeux de l'écran de sa console. Winchester est devenu un beau bordel, et même si on a pas eu le temps de le voir à la télévision, y a vraiment quelque chose qui va pas.

On aurait dit qu'il lui avait fallu toute son énergie pour lancer cette réplique interminable et visiblement épuisé, Matt se tut. Mello vit ses paupières frémir derrière ses lunettes, un mélange de sommeil et de panique qu'il ne pouvait cacher entièrement. Pendant les deux heures où les enfants avaient pu regarder la télévision, ils n'avaient pas vu grand-chose d'intéressant. Peu de reportages, aucune news exclusive. C'était comme si les médias pesaient le pour et le contre avant de se décider à traumatiser la population –ou du moins ce qu'il en restait-.

Mello releva la tête. Assis dans un coin minuscule de la salle commune, Near occupait ses mains à construire une maquette de robot. Il y avait tellement d'enfants dans la pièce qu'il avait dû se recroqueviller le plus possible mais ses yeux, d'une indifférence de glace, suffisaient toujours à éloigner ceux qui s'approchaient trop près de lui. Appuyant son menton sur un de ses genoux relevés, il tendait le bras pour faire faire à son robot un mouvement horizontal, comme si le jouet était en train de passer le mur du son. Il lui manquait encore des accessoires et les plaquettes de missiles sur les bras, mais il était quasiment achevé.

Near, sentant qu'on le dévisageait, se redressa légèrement, fixa un instant Mello qui éprouva une sensation trouble d'embarras et de colère, avant de s'en détourner. Il regarda le mince rayon de lumière qui perçait à travers les rideaux, et il sembla à Mello que tout son corps se figea. Son visage impassible prit une expression subtile, un peu vague, l'expression d'une personne qui détecte quelque chose d'invisible mais qui ne sait pas encore de quoi il s'agit.

Matt eut un bref sursaut et Mello l'entendit renifler.

- C'est… C'est pas une odeur de brûlé ça ?

Il avait dit cela sur un ton suffisamment audible pour que les autres enfants, surpris, tournent la tête vers la fenêtre, tentant de sentir à leur tour. Et Mello perçut enfin l'odeur, très tenue, minuscule, passant dans les brèches, d'un mélange de feu et d'essence. Le cœur battant à tout rompre, il quitta son fauteuil et écarta légèrement un pan de rideau pour regarder vers l'extérieur.

Il n'aperçut que la cour déserte de l'orphelinat, les lignes du terrain de football, et enfin les grilles noires fermées à double tour par l'un des surveillants quelques heures auparavant. Lorsqu'il crut ne rien apercevoir, il discerna, au-delà des arbres, un mouvement minuscule dans le ciel, qu'il reconnut être de la fumée, mêlée à une lueur d'un orange pâle, une lueur presque trop vive.

Winchester était en train de brûler. Mello, subjugué, eut à peine le temps de comprendre cela que brusquement une explosion se fit entendre dans les environs. Ce ne fut qu'un grondement, comme un coup de tonnerre, et Mello sentit pourtant une vibration lui remonter jusqu'aux doigts, discernant le bruissement du verre de la fenêtre.

Il se détourna brusquement, les mains glacées, engourdies. Quand Near croisa de nouveau son regard, il eut une sorte de sourire creux qui ne fit qu'accentuer davantage sur son visage une expression vague, presque rêveuse, loin de tout cela.

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Ce qui frappa Ryuk quand il passa de l'Au-delà au monde des humains fut l'odeur. Le corps des Dieux, leur monde, étaient inodores, incolores. La Mort était ce qui amenait du tout au néant, de la possession à l'abandon total. Ryuk avait toujours aimé sentir l'odeur du monde des humains, c'était une odeur riche, chaude comme les os que les Dieux ramenaient dans leur monde, une odeur qui changeait au fil des siècles, différente suivant les pays, les êtres humains. C'était par ailleurs ce qui les rendait fascinants aux yeux de Ryuk: des créatures à la chaleur et à l'effluve de vie, des milliards de créature au comportement illogique, et qui se démenaient pour trouver un sens à leur existence quand les Dieux n'en avaient plus. Ryuk les jalousait presque pour cela. Presque.

Lorsqu'il était retourné dans l'Au-delà, Ryuk avait quitté une ville désordonnée, en panique, aux millions d'habitants cherchant à survivre. Quand il revint à Tokyo, il fut surpris par le calme sinistre des lieux. Il vit encore des voitures rouler, des militaires dans les rues, mais des civils, il n'en aperçut qu'une poignée, terrorisée, cherchant un endroit pour s'abriter, se soigner. Seuls quelques uns jugèrent utiles –les idiots- d'aller se venger eux-mêmes de ces choses qui, quelques heures auparavant, avaient fait pourtant partie des leurs.

Il vit un groupe de quatre collégiens courir dans les environs de Yamachi. Le plus âgé, et le chef du groupe, ne devait pas avoir plus de quinze ans. Son uniforme au col haut était déchiré, un bouton manquait à sa veste et il tenait dans sa main gauche un long couteau dont se servaient les chefs cuisiniers dans les restaurants familiaux. La lame était barbouillée de sang noirâtre. Un autre collégien boitillait, aidé par un camarade tandis qu'un troisième les couvrait, serrant dans ses deux mains crispées un panneau de signalisation tordu qui avait l'air presque trop grand pour lui –Ryuk y lut d'ailleurs « ATTENTION ECOLE ! », ce qui le fit bien rire compte tenu de la situation. Celui qui était blessé essayait de ne pas être un poids mort pour le groupe mais de par sa carrure, Ryuk vit aussitôt qu'il était le plus faible. Le Dieu se demanda même pourquoi ses camarades ne l'abandonnaient pas afin d'augmenter leurs chances de survie.

Fascinants, ces êtres humains.

Il cessa de rire quand il remarqua la présence d'un homme au bout de la rue. Il n'eut même pas besoin de ses yeux pour s'apercevoir qu'il s'agissait d'un non-vivant –il avait du mal à nommer ces humains affectés par la règle contradictoire des morts-vivants, car la mort n'était plus, elle avait disparu en même temps que la Barrière de Mu-. Un jour plus tôt, il aurait pu être chef d'entreprise, ou même encore professeur, mais de son élégant costume trois-pièces, il ne restait que des pans de tissu tachés de sang et déchirés comme s'il avait été attaqué par des animaux. Ses cheveux étaient sales, lui tombant devant les yeux, mais ne pouvaient cacher la plaie infectée de ce qu'il restait d'un bout d'oreille gauche, le sang ayant séché sur toute sa gorge. Une des ses épaules était désarticulée mais il n'avait absolument pas l'air de souffrir. Il marchait d'un pas lent, titubant et ce fut quand les collégiens s'arrêtèrent à une centaine de mètres de lui qu'il se rendit compte qu'il n'était plus seul.

Il tourna la tête, semblant renifler l'air, et esquissa de sa bouche sanglante un sourire comme s'il était heureux d'avoir trouvé de la compagnie. Sa lèvre inférieure était coupée en deux d'une façon nette -au couteau, ou bien d'un coup de dents particulièrement habile-, lui donnant un air de monstre grotesque. Son buste fit un mouvement saccadé, comme un automate, et il se mit à gémir doucement, une plainte gutturale qui sonnait tel un cri pathétique de bête affamée.

Le chef du groupe des collégiens se figea, étudiant la situation. Il raffermit sa prise sur son couteau, dévisagea l'homme en face de lui non plus comme un être humain mais comme un animal, avant de faire un geste à celui qui tenait le panneau de signalisation. Ryuk fut amusé par l'expression grave sur leurs visages où un peu d'acné commençait à apparaître mais reconnut qu'ils n'étaient pas stupides car après un moment d'attente, les collégiens firent vite demi-tour, le garçon au panneau continuant de surveiller le non-vivant tout en reculant progressivement. Ce dernier émit un grognement presque offusqué, comme s'il disait « Mais non, revenez, enfin ! », et se mit à les suivre. Malheureusement une de ses jambes était dans un tel état qu'il trébucha et tomba lourdement au sol. Ryuk entendit un craquement et lorsque le non-vivant se redressa maladroitement, à la manière d'un homme ivre, il vit son nez cassé, gonflé, qui lui donnait un air de clown mort.

Il gémit plus fort, se débattant comme il le pouvait pour se remettre debout et les collégiens accélérèrent le pas. Ils avaient dû comprendre que le non-vivant appelait des compagnons en renfort et Ryuk, dépliant de nouveau ses ailes, s'amusa pendant un temps à les regarder s'enfuir avant de trouver refuge dans un restaurant –sûrement un lieu qu'ils avaient déjà visité car ils n'avaient pas hésité un instant à y entrer. Ryuk traversa les murs, observa les garçons encore en état de marche en train de pousser les meubles contre la porte avant d'aller se cacher à l'étage qui avait été dans une autre vie réservée aux propriétaires des lieux. L'un des garçons se pencha vers son camarade blessé, lui relevant son pantalon afin de vérifier qu'il n'avait pas de blessure, ou pire, de traces de morsure –il fallait donc croire que le mythe du zombie était suffisamment ancré dans leur esprit pour qu'ils aient en tête de tels réflexes.

Ryuk s'en alla quelques minutes plus tard, à la fois curieux et émerveillé. Il observa d'autres groupes de survivants, une patrouille de soldats dans les environs d'Akihabara. Certains s'en sortirent mieux que d'autres, et Ryuk contempla, fasciné, le travail d'équipe particulièrement efficace de plusieurs non-vivants qui mirent littéralement en pièce un homme d'âge moyen au fort embonpoint qui n'avait pas été assez rapide pour leur échapper.

Lorsqu'il retourna dans l'appartement de Misa, il fut presque surpris par le calme et la propreté des lieux. Des survivants, ou des non-vivants n'avaient pas encore atteint cette partie-là de la ville. Le cahier était toujours sur le lit, ouvert à la dernière page que Misa avait couverte de noms de criminels –criminels qui avaient sûrement causé bien plus de dégâts en étant plus morts que vifs-. Ryuk le prit dans sa large main, le feuilleta. Hormis les noms que Misa avait écrits, toutes les autres pages étaient blanches.

- Quel gâchis… Mais c'est vrai que c'est amusant, ricana Ryuk avant de ranger le cahier dans une de ses poches.

Il avait bien fait de laisser le cahier ici. Juste au cas où. Il jeta un dernier coup d'œil aux vêtements de mode sortis à la hâte, les objets éparpillés sur le bureau que seule une jeune femme de vingt ans pouvait aimer. Misa était maintenant comme les autres, et Ryuk n'aurait pas été surpris de la voir dans la rue, le corps brisé, les yeux vides et à l'appétit féroce. C'était un peu dommage, mais pas tant que ça.

Il s'amusait beaucoup, c'était le principal.
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Seigi
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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Jeu 16 Déc 2010 - 21:31

La connection fut laborieuse mais L parvint finalement à joindre le serveur utilisé par les forces internationales. Situation urgente, mesure urgente, L avait passé toutes les nouvelles barrières de sécurité sans se soucier si toutes les manœuvres étaient légales ou non. Raito l'avait aidé pour certains mots de passe.

Il ne put avoir de contacts qu'avec Maison, directeur du FBI et Darnley du CIA, ainsi que des représentants d'Interpol. Il ne parvint pas à avoir le Président des Etats-Unis en ligne, décida de réessayer plus tard.

- Raito, murmura L de cette voix en peu trop rêveuse, trop claire que Raito entendait de plus en plus souvent. Je vais avoir besoin de toi.

- Pour quoi donc ?

Le visage de L s'assombrit légèrement, comme s'il était lui-même opposé à ce qu'il allait demander, mais qu'il n'avait de toute façon pas d'autre choix.

- Watari s'occupait des connections et de la confidentialité des entretiens. J'ai besoin que tu te fasses passer pour lui, le temps de prévenir que je me connecte. C'est une formalité, mais les gens ne doivent pas être au courant qu'il est… Qu'il est indisponible.

L'expression fut dite sur un ton évasif, lointain, comme une mère annonçant à son enfant qu'un membre de sa famille « les a quitté pour rejoindre un monde meilleur ». Cela aurait pu être presque touchant si Raito n'avait pas perçu dans la voix de L la vérité, la volonté première de le rabaisser. C'était plus un réflexe qu'autre chose, le désir du détective de gagner un pouce de terrain sur Kira, mais Raito éprouva une sensation glacée d'humiliation qui lui tordit les entrailles. Il n'était pas devenu Kira, Dieu du Nouveau Monde, pour prendre la place d'un vieil homme mort, fidèle à L jusqu'au bout.

Tu n'es pas un ami, et tu n'es pas un mort.


L'image brève mais douloureuse du L de son rêve lui arrachant les yeux lui effleura l'esprit, semblable à un rappel autoritaire.

-… Très bien, finit-il par répondre à contrecœur.

Il appuya sur une touche, se pencha vers le micro qui déforma suffisamment sa voix pour que les autres hommes connectés ne puissent faire la différence avec celle de Watari. L, les mains sur les genoux, observa le regard un peu vide des représentants des forces spéciales –un regard qui pouvait être expliqué par le fait qu'ils n'avaient sur leur écran que la lettre emblème du détective.

- Allons droit au but, L, déclara Maison d'une voix bourrue.

Il avait un accent nasillard qui rendait la compréhension difficile, en particulier pour Raito qui n'en avait pas l'habitude. L se tourna légèrement vers lui, et murmura sans bruits « Maine ».

- Ce qu'il se passe ici est sans précédent.

- Des informations sur les causes ?

Darnley eut un bref frisson.

- Aucune. Nous avons pourtant commencé des recherches sur certains spécimens, et même sur plusieurs soldats qui ont été infectés. Apparemment, le corps des spécimens produirait une substance toxique pour l'être humain. Nos laboratoires tentent de découvrir ce qu'est véritablement cette substance, elle ne correspond à rien d'existant pour le moment.

Spécimen. Raito ne fit aucun commentaire mais aperçut la tension subtile qui s'empara des épaules de L, comme s'il se retenait de répondre.

Un représentant d'Interpol, un anglais répondant au nom de McCludgeon, grimaça.

- La situation est critique. Nous tentons de maintenir le flux des spécimens autant que possible mais ils semblent… invincibles, ajouta-t-il avec une nouvelle grimace.

- Ils sont résistants, effectivement, accorda L. Pour en avoir vu plusieurs de près, je peux dire qu'ils ne connaissent pas la douleur. Ils ne la ressentent plus. Avez-vous remarqué des essais plus fructueux, suivant les armes utilisées ?

Darnley sourit faiblement.

- J'ai eu un contact avec le chef d'état-major de l'armée de terre. Pour l'instant, ils bouclent tous les périmètres avant de les… nettoyer si je puis dire. En général, les spécimens se font touchés et restent immobiles pendant un laps conséquent lorsqu'il s'agit d'armes à calibre imposant, ou des fusils-mitrailleurs. Malheureusement, il y a un nombre effroyable d'infectés car beaucoup de soldats, ayant voulu vérifier si la cible était bien détruite, se sont faits mordre quand le spécimen s'est relevé.

- Et donc davantage de spécimens, conclut Maison.

- Et pour les civils ? demanda L.

- Nous les emmenons dans des lieux protégés.

Raito fronça les sourcils.

- Et pour savoir s'il y a des infectés parmi les civils ? fit-il dans un chuchotement.

L acquiesça.

- Avez-vous pris toutes les mesures nécessaires pour séparer les infectés des civils encore sains ?

- C'est bien le problème, avoua Darnley. Beaucoup de civils infectés font tout pour cacher les traces de morsure, ou les blessures occasionnés avec les spécimens. Ils veulent se fondre dans le groupe. Et nous ne pouvons demander à des milliers de personnes terrorisées de se dénuder afin de procéder à un examen corporel.

- Nous continuons à chercher la source de cette infection, mais on dirait bien d'après les forces internationales qu'il n'y a pas de point précis. A une heure donnée, les premiers spécimens sont apparus.

Raito ouvrit la bouche pour de nouveau faire part de son avis sur la question et soudain décida de rester silencieux. A quelques mètres de lui, dans un froissement, il discerna une forme sombre s'approcher et enfin sentit l'onde répulsive qu'il avait fini par connaître par cœur à force de la côtoyer pendant des mois lui passer sur le corps comme une vague glacée. Il entendit alors le rire à son oreille, grondant, se coupant sur une occlusive, et bien qu'il ne quitta pas l'écran des yeux, vit les longs bras noirs se tendre à un mètre de ses flancs, en une sorte d'embrassade invisible.

- Salut, Raito, fit la voix moqueuse de Ryuk.

Raito ne bougea pas aussitôt. Il avait réfléchi à cette éventualité mais ne s'attendait pas à ce que le Dieu revienne aussi rapidement. Il déglutit, calma sa respiration et donna à son visage une expression neutre avant de se détourner.

- Raito ? dit L avant d'appuyer sur une touche de clavier pour couper la conversation.

- Je ne me sens pas très bien, je devrais aller manger.

L le dévisagea longuement, le fouilla du regard à la recherche du moindre tic nerveux, du moindre frémissement puis, décidant visiblement que ce n'était pas le moment, haussa les épaules.

- Tu sais où se trouvent les réserves ?

- Oui, oui.

Raito se rendit compte qu'il avait pris un ton traînant, exactement la même inflexion de voix que lorsqu'il avait dix ans, pour répondre à Sayu qui courait vers lui pour lui montrer les écorchures qu'on lui avait faites au parc : « Mais regarde, Raito, ça fait ma-a-a-a-al ! ». Ryuk ricana.

Lorsque Raito quitta la pièce, L était retourné parler aux représentants. Raito regretta une seconde de ne pas être présent –et il avait que L serait capable de lui dissimuler des informations-, avant de se tourner vers Ryuk qui le suivait tout en flottant dans l'air. Le Dieu était immense, faisant bien plus de deux mètres, et Raito éprouva toute sa masse près de lui. Toutefois, il ne ressentait aucune frayeur. Ryuk l'avait déjà apeuré dans le passé mais il avait fini par comprendre comment le Dieu se comportait, et à la vue de ses membres détendus, et la chaleur –peut-être un peu trop suspecte- de ses yeux rouges, Raito en conclut que Ryuk ne lui voulait aucun mal.

- Ca fait bizarre de revenir ici, c'est tellement vide, continua Ryuk, ayant l'habitude que Raito ne lui parle pas avant d'être dans un lieu sûr.

Ce fut lorsque Raito accéda à l'étage inférieur qu'il répondit.

- Je ne pensais pas que tu viendrais maintenant, avoua-t-il. Ni même que tu reviendrais, tout court.

Le sourire de Ryuk se figea. La commissure de ses lèvres était si large qu'il lui était difficile d'ouvrir davantage la bouche pour exprimer un sourire plus marqué.

- J'ai laissé le cahier ici, je voulais le récupérer. Je suppose que tu n'en veux pas, hein ?

- Je ne suis pas le propriétaire de ce cahier, donc c'est non.

- Tu savais que Misa est morte ? continua Ryuk.

Raito acquiesça.

- Dommage, soupira Ryuk. J'aurais aimé que ce soit moi qui te l'apprenne.

- Peu importe, Ryuk.

Il fallait que Raito aille aux réserves pour prendre quelque chose à manger. Non seulement il sentait les effets de la faim, la fatigue et la douleur se combiner, mais il refusait que L se doute de quelque chose.

- Tu peux me dire ce qu'il se passe ? demanda-t-il, entendant le bruit souple du corps de Ryuk le suivant.

- Quoi, dans votre monde ?

Ryuk ricana de plus belle.

- Rem est morte parce qu'elle vous en a parlé, je ne vais pas commettre la même erreur.

Raito eut un sourire amer.

- Elle ne nous a pas dit grand-chose de toute façon.

Il s'arrêta devant la porte des réserves. Le bâtiment était vraiment beaucoup trop grand pour deux personnes. Dans la pénombre du couloir, le corps de Ryuk était encore plus imposant, presque menaçant. Raito s'appuya contre la porte, croisa les bras. Lorsqu'il se crispait trop, la douleur de ses flancs se faisait de nouveau ressentir.

- Il y a donc eu une erreur, dit-il dans un souffle.

Ryuk haussa les épaules.

- Les Dieux sont aussi dans une posture critique.

Raito sourit légèrement.

- Plus de mort, plus de personnes à tuer, plus de vie à prendre, donc plus d'immortalité pour vous. Comment faites-vous pour le moment ?

- On cherche. Et pas énormément.

Ryuk resta silencieux un moment, dévisageant Raito.

- Tu as changé, dit-il d'un ton abrupt.

Dans un autre contexte, Raito se serait senti vexé. A présent, il ne ressentait presque plus rien. De la fatigue, beaucoup de fatigue, mêlé à un désir absolu de vivre, et c'était tout.

- Je voulais purifier le monde, je voulais le sauver en le protégeant en tant que dieu, répondit-il d'une voix calculée. Le cahier était l'arme parfaite pour éliminer le mal… et maintenant, je me retrouve sans ressources pour continuer. Evidemment que j'ai changé, Ryuk, conclut-il sèchement.

Ryuk s'esclaffa.

- Tu n'as pas vraiment pas changé, en fin de compte. Tu es toujours le même. J'avais un peu peur que tu te comportes comme les autres humains… mais non. Les autres humains sont impuissants face aux non-vivants.

Raito, surpris, resta silencieux. Pour la première fois depuis le début des évènements, quelqu'un venait de nommer de la façon la plus parfaite possible les fameuses « choses » qui pullulaient dans son monde. Ce fut une sorte de révélation, une révélation atroce, mais cette appellation balaya en quelque sorte le reste d'inquiétude qu'il gardait encore à l'esprit.

- En tout cas, c'est amusant, continua Ryuk, n'ayant pas remarqué le trouble de Raito. Les humains sont fascinants quand il s'agit de survivre face à l'inéluctable.

- Ce n'est qu'un jeu pour toi, répliqua Raito. Que feras-tu quand il ne te restera plus de vie du tout ? Ca t'amusera toujours autant ?

Il y eut un bref silence et, par un effet d'optique que Raito ne put expliquer, les yeux rouges de Ryuk prirent un nouvel éclat, une lueur qui ne lui rappela que trop bien les iris des non-vivants –le mot s'accordait tellement bien à ce qu'il avait déjà vu qu'il était impossible de ne pas s'en servir.

- Tu n'as pas l'air de comprendre, Raito, répondit enfin Ryuk et sa voix sembla bien plus grave, bien plus grondante encore et enfin Raito perçut sous l'intonation débonnaire la véritable méchanceté de Ryuk, une cruauté ennuyée, blasée même. C'est peut-être parce que tu es un humain tu me diras, car pour un humain tu es sacrément intelligent, je ne le nie pas. Même plus intelligent que la plupart des Dieux.

D'un mouvement subtil, Ryuk se rapprocha de Raito. Leurs visages pouvaient presque se toucher et cette idée n'était guère agréable. L'immense bouche de Ryuk ne dégageait aucun souffle, aucune odeur n'émanait de son corps mais Raito éprouva de nouveau l'onde répulsive, l'énergie contraire du Dieu dans tous ses os. Etait-ce donc cette « substance » qui s'emparait des humains ? Raito l'ignorait.

- Nous les Dieux de la Mort, nous vivons depuis tellement longtemps que nous ne savons même plus pourquoi nous sommes là. Nous tuons pour vivre mais… qui nous oblige à le faire, finalement ? Le Roi ? L'habitude, peut-être ? La peur de disparaître ? Je ne sais pas du tout. Mais… ça ne me dérangerait pas de mourir, avoua Ryuk en riant doucement. Regarder le monde des humains s'écrouler, puis celui des Dieux, ce sera comme une immense journée excitante avant d'aller se coucher.

- Tu ne feras donc rien pour réparer les choses ?

- Non.

Ryuk leva une de ses mains –des mains si grandes qu'elles auraient très bien pu prendre une tête humaine et la briser en deux d'une simple pression- et un de ses doigts dessina dans l'air la mâchoire de Raito. Il n'y eut aucun contact, juste une vague glacée semblable au geste de Rem avant de mourir. Les êtres humains et les Dieux se rejetaient mutuellement, comme deux champs magnétiques contraires.

- C'est dommage, Raito. J'aimais bien ton idée de devenir un dieu du nouveau monde et tout ça. C'était tellement bien parti en plus. Mais tu sais quoi ? Je préfère largement ce scénario-là. Alors, je vais rester dans mon coin pour observer ce qu'il se passe. Pas que je te déteste, hein, ajouta-t-il précipitamment comme s'il s'attendait à ce que Raito s'offusque. Si tu veux, on pourra toujours se voir.

On aurait dit qu'il parlait d'une rencontre entre deux supporters lors d'un match de leur équipe. Raito aurait pu trouver cela drôle s'il n'était pas aussi écœuré. Il n'avait jamais vraiment douté de la nature du Dieu, ni même de son ennui quasiment pathologique. Toutefois, en observant du coin de l'œil les doigts noirs de Ryuk, aux ongles si longs qu'ils en devenaient des griffes acérées, il réalisa que même si les pouvoirs du cahier lui manquaient terriblement, il était soulagé de ne plus être hanté par Ryuk. Dans la situation actuelle, il ne l'aurait pas supporté. Il avait apprécié Ryuk, en partie parce qu'il n'était pas humain, en partie parce qu'il le comprenait, mais…

- Tu n'es pas un ami, Ryuk, lança sèchement Raito qui d'un contact léger repoussa les doigts de Ryuk.

Il eut l'impression de toucher de la glace et Ryuk s'éloigna, n'ayant absolument pas l'air vexé.

- C'est dommage, dit le Dieu. Je ne te considère pas comme un ami non plus, mais bon.

- Ryuk… Qu'est-ce que le Su ? demanda Raito, agacé par la conversation.

Ryuk tressaillit. Raito devina que parce que ses yeux étaient éternellement ouverts, il ne pouvait les cligner pour montrer sa surprise et son incompréhension.

- Le quoi ?

Raito hésita.

- Rem m'a dit quelque chose avant de mourir : « Vous ne pouvez rien faire contre le Su. »

- Ah, le Su ! s'exclama Ryuk avant d'éclater de rire.

Il l'avait prononcé correctement, et de nouveau Raito sut qu'il n'arriverait jamais à le dire sans se tromper.

- Eh bien, si Rem n'a pas voulu te dire ce que ça signifie, je ne te le dirai pas non plus, répondit Ryuk. C'est bien plus drôle que tu devines.

Ryuk cessa de rire. Il considéra bizarrement Raito, comme s'il venait de s'apercevoir de quelque chose.

- Même si je tentais de t'expliquer, je n'y parviendrais pas. Il n'y a pas de mot équivalent dans ta langue, ou même n'importe quelle langue humaine. Les Dieux ont leur propre langue depuis des millénaires, et beaucoup, beaucoup de choses sont intraduisibles.

Ni paradis, ni enfer, Yagami, ni paradis, ni enfer. Rien que le Su pour que tu ne regardes plus.

- Je vois, murmura Raito, épuisé.

Et dans son esprit, les doigts de L lui arrachèrent les yeux pour lui faire comprendre que non, il ne pouvait pas voir.

___________________________________________


- Il est bien évident que je vais chercher la source de ce phénomène, rétorqua L alors que Maison affichait une moue dubitative. Il va falloir du temps.

- Nous n'en avons pas beaucoup, L.

- Dans ce cas, envoyez-moi déjà toutes les informations que vous possédez. Tous les rapports des laboratoires, le pourcentage de pertes, les conclusions des divisions de l'armée, et de vos propres forces spéciales.

Darnley eut une nouvelle grimace. L commença à le soupçonner être victime d'un ulcère qui avait fait son réapparition depuis le début des évènements.

- Nous acceptons de vous transmettre les informations, L, répondit Maison. Mais nous avons besoin de vos informations également. Nous ne pouvons nous permettre un partenariat si vous décidez d'utiliser seulement nos informations.

L fronça les sourcils.

- Mr Maison, ce que je ne permets pas est ce genre de réflexion quand nous voyons l'état de nos pays en ce moment. Que désirez-vous exactement ? Avoir plus de chances de comprendre ce qu'il se passe, ou bien de vous attribuer le mérite d'une demi-victoire ?

Maison blêmit. Il sortit un mouchoir et s'essuya son front luisant de sueur. Il était malade, remarqua L, peut-être une faiblesse cardiaque.

- Watari vous transmettra un dossier aussi vite que possible, continua L d'une voix égale. D'ici là, n'hésitez pas à me contacter.

Raito revint quelques minutes après que L ait coupé la communication. Il marchait d'un pas plus alerte, et ses yeux étaient plus vifs.

- Alors ?

- Pas grand-chose. J'ai déclaré officiellement mon engagement dans cette affaire.

Raito ne fit pas de commentaire. Ses joues avaient repris des couleurs.

- Je pense qu'il va falloir rester ici encore quelques temps, poursuivit L. Nous sommes en sécurité pour le moment, et nous avons encore tout ce qu'il faut pour tenir plusieurs semaines.

Raito s'assit à côté de L, croisa les jambes et les bras. En faisant ce geste, il réprima une grimace de douleur.

- Je ne suis pas tout à fait d'accord. Tant que nous avons un endroit où nous reposer, je ne vois pas pourquoi nous devrions rester enfermés. Il faudrait que nous visitions les lieux, que l'on voit ce qu'il se passe.

- Raito, je comprends ton point de vue, rétorqua L d'une voix bizarrement trop calme pour être sincère. Cependant, nous sommes encore très affaiblis. Je ne dis pas physiquement, ni mentalement… mais tu comprends ce que je veux dire.

Raito le dévisagea longuement avant de soupirer. Il se pencha vers l'ordinateur en face de lui, tapa quelques instants sur le clavier.

- Je veux malgré tout vérifier un périmètre tout autour de l'immeuble. Tu l'as dit toi-même, L, nous avons plusieurs sorties et en cas de problèmes, nous pouvons facilement nous protéger. Je sais que tu es en train de penser, ajouta-t-il quand il vit L mordiller pensivement la chair de son pouce en ne le quittant pas des yeux. Je suis sérieux, L. Je ne ferai rien de stupide, et surtout pas dans une situation pareille. Il est bénéfique pour nous de voir de nos propres yeux ce qu'il reste de Tokyo. Nous trouverons peut-être quelque chose.

- Je ne doute pas que tu te rappelles ce qu'il s'est passé la dernière fois, répliqua doucement L.

- Nous n'étions pas préparés. Maintenant, si.

L détourna le regard, mordant la chair de son pouce si fort que Raito vit la peau devenir blême sous la pression des dents.

- Je ne veux pas courir de risque pour le moment. Je ne veux pas qu'il y ait davantage de pertes.

- Ca ne te ressemble pas, L, ne put s'empêcher de rétorquer Raito.

L lui jeta un bref coup d'œil et eut un sourire sans humour, un peu rêveur.

- Je ne sais même plus ce qui me ressemble.

Raito ne répondit pas. Peut-être que L mentait, peut-être qu'il disait la vérité. Cela n'avait aucune importance à présent. Il se détourna de lui, appuya sa main sur sa joue et sans dire un mot regarda sur l'écran de l'ordinateur les dernières informations en Europe.

Ryuk disparut derrière lui en traversant le mur, dans un ricanement qui s'annonçait comme une promesse mesquine de se revoir très prochainement.

___________________________________________


Il était minuit. Minuit et demi même, rectifia Mello en observant les chiffres de son réveil posé sur sa table de chevet. Malgré l'heure, il n'arrivait pas à dormir. C'était impossible. Il ne s'était même pas changé pour dormir, et les surveillants, trop occupés à rester en bas avec Roger et les autres adultes, n'avaient pas tenu à forcer les enfants. Assis sur son lit, appuyé contre le mur, Mello attendait. Il lui semblait que la nuit était interminable, et sans réponses. Il crut entendre des voix d'enfants contre son mur, provenant de la chambre d'à côté puis tenta de ne plus les entendre. Un bruit tenu de sanglot apeuré parvint pourtant jusqu'à lui et il serra les lèvres, embarrassé. Quelque part, entendre quelqu'un qui pleurait en essayant de se cacher était aussi intime et gênant que d'entendre un couple faire l'amour.

Matt était silencieux, également assis sur son lit. Mello vit, à la tension de ses épaules, qu'il était aussi nerveux que lui. Il jouait avec son briquet de la main droite, l'autre posée sur un coussin qu'il serrait contre sa hanche, dans un réflexe inconscient d'enfant se réconfortant avec son doudou. Cela toucha Mello plus qu'il ne l'aurait cru.

La flamme jaillit du briquet de Matt et l'odeur faible de l'essence parvint jusqu'à Mello qui fronça les sourcils.

- Arrête, chuchota-t-il.

Sa voix n'avait aucune intonation de colère mais Mello se rendit compte qu'il y avait bien eu une inflexion légère de peur. La lueur orange et blanche de Winchester en train de brûler n'avait pas disparu de son esprit.

Matt haussa les épaules. Il recommença à jouer avec son briquet. C'était un Zippo tout simple, que Mello lui avait offert pour ses quatorze ans, après une sortie à Winchester. Matt avait commencé à fumer quelques semaines avant février, et Mello avait préféré lui offrir un briquet. C'était pratique, résistant, et cela avait même surpris Matt qui savait que son meilleur ami était un tantinet avare. Mello était même allé jusqu'à le faire graver pour son meilleur ami, histoire de marquer le coup. En petites lettres blanches, on pouvait lire au dos du boîtier « De M pour M ». Mello avait décrété qu'ainsi, Matt se sentirait trop mal pour ne pas l'utiliser, et surtout aurait trop peur de le perdre.

Matt hésitait de toute évidence à allumer une cigarette. L'odeur pourrait passer sous la porte, et même s'il s'agissait d'une situation exceptionnelle, les surveillants ne toléreraient pas qu'un orphelin fume à cause du stress.

- A ton avis, dit Matt après un long moment de silence. Est-ce que L va s'en sortir ?

« S'en sortir de quoi ? », fit une voix narquoise dans la tête de Mello qui grimaça.

- Aucune idée. Mais je pense que oui, il va s'en sortir. Il doit déjà même avoir une idée de ce qu'il se passe.

- Hum…

Matt sortit son paquet de cigarettes de la poche de son pantalon, le froissant dans sa main posée sur le coussin. Dans la pénombre, Mello n'arriva pas à discerner clairement l'expression de son visage, mais curieusement ce fut ainsi, dans le noir, en le regardant froisser son paquet de cigarettes, qu'il se rappela que Matt était un peu plus jeune que lui.

- Mello, tu penses pas que Kira…

Mello comprit aussitôt et cette supposition ne lui plut pas du tout.

- S'il peut tuer des gens à distance, alors… peut-être.

Dire « peut-être » lui fut aussi intolérable que de s'avouer que Near était « meilleur » que lui. C'était comme s'arracher la langue. Il eut un frisson. Son corps était en train de décider tout seul qu'il était temps pour lui de dormir mais il n'avait pas envie de fermer les yeux. C'était inexplicable, illogique, mais si jamais Mello s'endormait alors il…

« Je mourrais », dit cette même voix narquoise dans sa tête.

Matt avait plus sommeil que lui. Il s'allongea, reposant son paquet de cigarettes sur la table de chevet. Il avait enlevé ses lunettes depuis un moment déjà et un rayon de lune frappait son front, puis ses yeux troubles, vulnérables et Mello se sentit saisi d'une violente affection pour lui. Matt était son meilleur ami, et le savoir là à ses côtés le tranquillisait d'une certaine manière.

- Tu veux pas dormir ? demanda Matt et sa voix sembla très faible, un souffle minuscule dans le silence de la chambre.

- Non mais dors, toi.

Matt, entendant dans le ton même ce que voulait vraiment dire Mello, eut un léger sourire et reposa sa tête à même sur le matelas, continuant d'enserrer le coussin contre son flanc. Il allait avoir mal à la nuque en se réveillant et Mello hésita un instant à lui donner son oreiller. Tant pis.

Matt s'endormit en moins de dix minutes- Mello le connaissait suffisamment pour déterminer à quel moment sa respiration devenait plus lente et profonde-, le visage toujours éclairé par la faible lumière venant de la lune. Mello le regarda, un peu ému et soulagé, avant de se lever et regarder par la fenêtre. Il ne savait pas s'il verrait encore les flammes de Winchester, mais ne rien faire de la nuit le rendait nerveux.

Il ne vit rien de bien particulier. Les arbres de la cour, le terrain de football, un peu plus loin la cabane du jardinier Candell –qui avait dû rentrer à l'intérieur de l'orphelinat avec Roger au lieu de retourner cher lui, et les grilles fermées à double tour. Mello appuya son front contre la vitre, éprouvant le froid du verre qui le revigora quelque peu.

« Ce serait toi, Kira ? Ce serait toi qui aurais rendu le monde comme ça ? »

Il ne le voulait pas, et quelque part, le désirait. Il y aurait alors une explication logique, raisonnable, une explication qui pourrait rendre la situation moins pénible. Mello pensa à L, sa voix, puis les quelques instants où ils s'étaient vus, cette unique fois où L avait regardé Mello et souri faiblement. La voix de L était apaisante comme un baume, et Mello éprouva un calme subtil au souvenir de cette voix basse, mesurée, ponctuée de cette sorte d'humour distant. L devait sûrement savoir ce qu'il se passait. Peut-être même qu'il savait que c'était Kira le responsable. Matt près de lui émit un bref bruit dans son sommeil.

Mello se détourna de la fenêtre, souriant faiblement pour lui-même. Un soulagement trouble était en train de s'épanouir en lui et il était trop fatigué pour chasser la pensée douce, rassurante, d'une solution à leurs problèmes. Il prit le paquet de cigarettes dans ses mains, s'amusa un instant à l'ouvrir puis le fermer, épousant de ses doigts l'empreinte de la poigne de Matt.

Ce fut à ce moment qu'il entendit le bruit.

Il crut un instant qu'il s'agissait d'un objet qui tombait au sol, provenant de la chambre d'à côté – il n'était sans doute pas le seul à ne pas dormir à cette heure-ci- mais de nouveau il y eut un bruit, plus fort, semblable à quelque chose qui cognait contre une surface dure. Qui cognait de plus belle.

Mello reposa le paquet de cigarettes sur la table de chevet, ayant la sensation étrange d'avoir des doigts invisibles qui lui fouillaient le ventre. Les bruits ne venaient pas d'à côté, mais du rez-de-chaussée. Là où étaient réunis tous les adultes. Ses mains étaient moites.

Il hésita avant de se diriger vers la porte de sa chambre. Le contact de la poignée lui parut désagréable contre sa paume brûlante mais il sortit malgré tout. Dans le couloir, il entendit des murmures, puis des brefs éclats de voix. Des voix où Mello perçut jusqu'à la moindre inflexion de terreur. Il s'avança davantage, une main sur la rampe d'escalier et s'accroupit sur la première marche. De là où se il se trouvait, il avait une vue de l'entrée principale où Roger, armé d'un grand fusil, et Candell chuchotaient. Roger avait le dos tourné, mais dans la pénombre, son front fut éclairé légèrement par une lueur de l'extérieur, dévoilant une brillance de transpiration. Ses lunettes étaient de travers.

- Où sont les autres ?

-Ils surveillent derrière mais…

- Oh non, non ! lança brusquement Roger, le regard fixé sur la porte principale.

Tout alla trop vite.

Il y eut une secousse contre la porte. Ce même bruit de quelque chose qui cognait, et qui se répéta une nouvelle fois, encore plus fort. Mello vit la porte vibrer, trembler sous les coups.

« Ils sont plusieurs et… Ils sont plusieurs et la porte ne peut pas… »

Ses pensées ne parvenaient plus à suivre les évènements. Il se leva, le cœur battant à tout rompre. Ce fut comme une décharge électrique, cet instinct de survie qui réapparaissait et Mello comprit, avant même que Roger ne fasse un mouvement, levant son fusil sur la porte qui tremblait sur ses gonds, que les choses, si elles n'avaient pas paru bonnes au départ, étaient à présent devenues d'une noirceur intolérable.

- Allez chercher les autres, cria Roger, ne semblant plus se soucier du sommeil des enfants. Allez chercher les-

A ce moment précis, la porte s'ouvrit dans un grondement assourdissant, retombant sur le côté avant de pendre sur le gond qui lui restait, et la première chose que Mello remarqua avant que la Wammy's House ne plonge dans le chaos le plus absolu fut l'odeur.

Cette odeur de mort.

- Oh non…, murmura-t-il.

Il discerna un mouvement saccadé, une silhouette titubante sur le seuil et enfin déchirant le silence de la nuit, le bruit caractéristique d'une détonation. Les enfants à l'étage se mirent à hurler et Mello se releva, courut jusqu'à sa chambre. Matt, sur le lit, le dévisageait avec inquiétude. Il avait remis ses lunettes.

- Quoi, qu'est-ce qui se passe ?

- Lève-toi, dit Mello, la gorge tellement serrée que c'était presque un miracle qu'il puisse encore articuler.

- Quoi ?

- Merde, lève-toi ! VITE !

Chercher une arme. Chercher n'importe quoi. Dans le couloir, ce fut la panique. Mello entendit la voix de Linda, puis celle d'Andrea, des bruits de pas et plus tenu, la résonnance d'un gémissement. Un gémissement qui ne semblait pas humain.

Pas humain.

Mello faillit émettre un ricanement. Il était en train de paniquer et il ne fallait surtout pas qu'il panique. Pas maintenant.

« Si je m'endors, je meurs », avait-il pensé plus tôt.

Si je ris, je suis mort. Et plus mort que mort.

Matt blêmit quand il entendit une nouvelle fois la détonation d'une arme à feu. Le fusil de Roger, sans aucun doute. Mello ouvrit les portes de son placard, jeta toutes ses affaires au sol. Où était passée…

- Mello ? répéta Matt d'une voix bien plus aigüe.

- Cherche avec moi, cherche un truc pour nous défendre ! N'importe quoi !

Mello n'en revenait pas de l'intonation de sa propre voix : un mélange de désespoir et de détermination. Matt tressaillit, comme si Mello venait de le gifler et se mit à fouiller sous son lit, puis son propre placard. La sensation de soulagement qui s'empara de Mello quand il trouva ce qu'il chercha fut si violente qu'elle lui coupa les membres. Ses mains étaient tremblantes quand elles attrapèrent, cachée sous son lit, la batte de base-ball qu'il avait oublié de rendre après un cours de sport, plusieurs semaines auparavant. En octobre, c'était toujours du base-ball à la Wammy's House.

Il serra des doigts sur la batte. Elle n'était pas d'une excellente qualité mais c'était mieux que rien. Matt tenait en main deux bombes de peinture qu'il avait retrouvées sous son bureau. Tous les ans, les enfants avaient l'autorisation pour la fin d'année de faire des dessins et les plus âgés, comme Matt, pouvaient même utiliser un pan de mur prévu à cet effet. Le visage de Matt exprimait une déception absolue, comme un soldat qui découvre que son fusil ne projette que des balles en papier.

- Mets tes chaussures, reprit Mello, la voix haletante.

Il fallait sortir d'ici à tout prix. S'enfuir le plus loin possible. Matt s'exécuta et Mello fit de même avant d'ouvrir la fenêtre pour regarder la cour de l'orphelinat. Il crut que son cœur gela dans sa poitrine. Dans la pénombre, il vit un groupe de personnes s'avançant d'une démarche saccadée vers la Wammy's House. Il aperçut quelqu'un grimper jusqu'aux grilles puis retomber lourdement au sol, comme s'il n'avait aucun équilibre.

Ce qui le frappa surtout fut le bruit. Un gémissement, un grondement inarticulé. Ils se répondaient entre eux.

- Mon Dieu…

La porte de leur chambre s'ouvrit brusquement en claquant contre le mur et Matt hurla. Jamais Mello n'avait entendu Matt hurler et ce fut ce qui le perturba le plus. Désorienté, il se retourna pour se retrouver face à un homme couvert d'ecchymoses les toisant d'un regard vide. Son crâne était couvert d'un liquide brun et jaune, et ouvert d'une profonde plaie qui laissait apparaître une matière un peu grise, palpitante.

« C'est son cerveau cette CHOSE est son CERVEAU SON CERVEAU JE VOIS SON CERVEAU », hurla intérieurement Mello, trop choqué, morbidement fasciné par les mouvements gris qu'il discernait dans la pénombre.

L'homme émit un gargouillis, son cerveau bougea encore plus vite à travers l'ouverture de son crâne et soudain tendit ses bras pour attraper Matt qui heureusement eut le réflexe de reculer. Paniqué, Matt laissa tomber une bombe de peinture pour en garder une fermement en main. Du pouce, il retira le capuchon et à l'instant précis où l'homme se redressa, ouvrant une bouche féroce, Matt fit jaillir la peinture en plein sur les yeux aux iris rouges. L'homme gronda sauvagement, le visage barbouillé de peinture noire et, le corps désarticulé tourna, tordant ses doigts sur ses joues comme pour arracher sa peau salie.

Mello ne réfléchit pas deux fois avant de saisir fermement la batte de base-ball. Poussant un râle sous l'effort, il leva les bras et frappa de toutes ses forces sur l'ouverture du crâne. Le choc remonta jusqu'à ses épaules et le coup lui donna l'impression d'éclater un œuf pourri –le son produit de la batte sur le cerveau fut exactement ce qu'il s'était imaginé. L'homme s'écroula au sol, le corps parcouru de spasmes nerveux. Il leva son visage noirci par la peinture, tendant une main faible vers les jambes de Matt.

- Dégage ! siffla Mello avant de lever une nouvelle fois la batte de base-ball.

Il frappa encore et l'homme tressaillit sous le choc avant de retomber, inerte. Le sol de la chambre était maintenant couvert de traces de sang. Matt, la respiration difficile, releva la tête vers Mello qui tenait toujours la batte dans une position d'attaque, prêt à frapper si jamais l'homme faisait le moindre mouvement.

- Merci, dit-il.

Mello renifla.

- Tu pourras me remercier si jamais on survie.

Un hurlement se fit entendre, une voix qui leur parvint malgré le vacarme ambiant. Mello reconnut aussitôt cette voix et cela le terrifia.

- Me dis pas que c'est…, commença-t-il, choqué.

- Oh merde, Near ! s'exclama Matt.

Sans hésiter, Matt attrapa la bombe de peinture qui lui restait, rangea son Zippo dans sa poche et sortit de la chambre, suivi de près par Mello qui gardait la batte en main. Dans le couloir, Mello vit la silhouette d'une jeune fille clouée sur le lit par la poigne d'acier d'une femme d'âge moyen, le visage blotti contre sa gorge. Dans la pénombre, on aurait pu croire à un geste d'affection si dans un claquement sonore, la femme n'avait pas arraché les tendons tendres du cou avant de les mâcher d'un air à la fois féroce et rêveur. Écœuré, Mello traversa le couloir et entra dans la chambre de Near.

Il le vit aussitôt, recroquevillé au fond de sa chambre, protégeant sa tête de ses deux bras repliés. Le geste était si faible, si dérisoire que Mello ne put qu'éprouver de la pitié pour lui. Surpris par le bruit, l'homme qui s'avançait d'un pas titubant jusqu'à Near se retourna avec une maladresse presque comique. Il ne semblait pas avoir plus de trente ans et portait encore un tablier –de serveur ? se demanda vaguement Mello avant d'écarter cette pensée inutile de son esprit- maculé de taches noirâtres. Pas de détail sanglant comme un cerveau qui lui sortait par les oreilles –un seul suffisait largement pour une vie aux yeux de Mello-, à part un os qui ressortait de son omoplate à travers l'épaule, en une sorte de trace lisse et brillante dans la nuit.

Matt manqua de s'étrangler.

- Near ! lança-t-il d'une voix qui semblait plus effrayée que déterminée.

L'homme émit un grondement satisfait, comme un homme découvrant une promotion du jour pour son plat favori. Il abandonna Near, tendit ses mains aux doigts gonflés vers Matt. Le garçon hésita un instant et Mello vit alors passer sur son visage ce brusque flash de compréhension, d'idée fulgurante. En un mouvement précis –fait de façon un peu inconsciente, comme si Matt reléguait sa peur dans un coin de son esprit pour l'analyser plus tard- il attrapa la bombe de peinture de la main droite, son Zippo de la main gauche. Mello ne put voir très bien le reste mais soudain, dans un bruit de pression, une flamme longue d'une dizaine de centimètres jaillit du contact du briquet et de la bombe de peinture, et atteignit le visage et la gorge de l'homme qui gémit bruyamment au contact du feu sur lui. Une odeur de chair grillée et d'un grésillement de peau emplit l'air, rendant Mello tellement malade qu'il faillit vomir. L'homme se débattit sous les flammes, et Matt, haletant, les mâchoires crispées à cause la chaleur qu'il tenait serrée dans ses doigts, ne leva même pas la tête.

Mello courut jusqu'à Near qui lorsqu'il le toucha hurla une nouvelle fois. Ce fut un hurlement bref, un cri qui se brisa en une sorte de sanglot et Mello se sentit plus qu'embarrassé que terrifié sur le moment. Il prit Near par le bras, le forçant à se lever, ce que l'enfant fit avec difficulté. Ses yeux noirs, habituellement impassibles, furent éclairés par la lueur du feu qui commençait à dévorer le corps de l'homme, et malgré la pénombre Mello vit son visage devenir encore plus pâle.

L'odeur de chair grillée était insoutenable. L'homme émettait des bruits d'animal blessé, gémissant et grondant sans interruption. Son corps pivota comme celui d'un automate, mais au lieu de se précipiter vers Matt, pourtant sans défense, il s'écroula contre le mur en face de la sortie, comme s'il ne savait plus où il se trouvait. Mello relâcha le bras de Near, reprit la batte de base-ball et poussant un nouveau râle, leva les bras et le frappa à la nuque. La chaleur du feu passa sur son corps en une vague mordante et il s'écarta de justesse quand l'homme s'écroula. Son visage était devenu tout noir, à la peau fondue, et sa gorge, attaquée par les flammes, produisait des sons étouffés, des borborygmes peu ragoûtants.

- Avec le boucan qu'on a fait, il vaut mieux partir, souffla Matt qui rangea son briquet dans sa poche.

Mello dévisagea ce qu'il restait de l'homme. Il était tellement brûlé que même s'il grognait encore, il était incapable de se lever. Near, silencieux, considérait le cadavre à ses pieds avec une expression rêveuse, un peu trop lointaine même au goût de Matt qui claqua des doigts sous le nez de l'enfant. Near tressaillit et ses yeux enfin reprirent un semblant d'impassibilité.

- Il y a une sortie par la cave, dit Mello d'une voix égale. Si on peut l'atteindre, on passera par derrière et on se cachera.

- Ils vont nous retrouver, rétorqua Near et Matt sursauta en l'entendant parler de nouveau aussi calmement et froidement. S'ils passent par la porte principale, ils peuvent également passer par la porte de derrière.

Mello pinça les lèvres, observa le cadavre qui bougeait encore, puis Matt qui avait de nouveau ressorti son briquet et jouait avec. Les lueurs trop vives de Winchester lui revinrent en mémoire et cette idée le glaça. Pourtant…

- Okay, très bien, murmura Mello. Near, tu as une arme ?

Near cligna des yeux, sembla se souvenir de quelque chose et se précipita à son bureau, renversant tous les dossiers, les devoirs et les diverses figurines qu'il avait commencé à construire. Lorsqu'il revint, il tenait serré dans son poing minuscule un cutter. Matt soupira.

- On se contentera de ça.

Matt attrapa Near par le bras et Mello avança, serrant la batte de base-ball dans ses paumes. Il espérait qu'elle ne se casserait pas maintenant. Il n'était qu'un adolescent, et sa force, même décuplée par la rage, n'était pas suffisante pour qu'il puisse se défendre longtemps. Il commençait déjà éprouver des douleurs dans les bras et le dos, et son corps était couvert d'une sueur froide.

A peine avaient-ils accédé à l'escalier que Mello vit une femme se précipiter vers lui, son bras tordu s'accrochant tant bien de mal à la rampe pour garder de l'équilibre. Mello n'hésita pas, leva la batte et la frappa en plein sur le front. Elle émit un bruit étrange comme « aouf ! », lâcha la rampe et tomba en arrière. Son corps produisit un son roulant comme un meuble qui s'écroule et Mello continua à descendre. Il sentait le souffle chaud de Matt sur sa nuque.

Heureusement pour eux, la plupart des –choses ? personnes ?- était trop occupée à dévorer les surveillants et les orphelins trop faibles pour leur échapper. Near eut une exhalation d'horreur quand il aperçut sans s'arrêter dans la salle commune une main couverte de sang, puis l'ombre d'un homme émettant des bruits de mastication. La main était si petite qu'elle était de toute évidence celle d'un enfant.

- Matt, attention ! cria Near lorsque apparut brusquement un jeune homme qui, la bouche toute sanglante, bondit sur le garçon qui n'avait pas fait attention.

Tout alla très vite. Matt se jeta au sol, se releva en trébuchant légèrement, et sans hésiter attrapa le cutter que Near serrait dans sa main. Il prit de l'élan et avant même que l'homme ne puisse le toucher lui planta le cutter dans l'œil droit. La sensation fut étrange, comme de percer un raisin et Matt retira aussitôt le cutter qu'il essuya sur son pantalon. L'homme, désorienté, secoua la tête et les enfants en profitèrent pour s'enfuir.

- Refais plus ça, refais plus jamais ça ! cria Mello, terrifié. T'aurais pu te faire choper !

- Ta gueule et avance !

Ce fut la première fois que l'orphelinat leur parut aussi grand. Ils devaient encore traverser le couloir principal avant de pouvoir rejoindre la cuisine et le couloir menant à la cave. Near, incapable de courir très vite, soufflait bruyamment. Ses yeux s'écarquillèrent quand il aperçut sur le sol un fusil abandonné.

- Le touche pas ! lança Matt.

Mello reconnut aussitôt le fusil de Roger. Peut-être était-il encore chargé mais il ne fallait surtout pas perdre de temps à vérifier cela. Ils étaient déjà trop faibles pour se permettre un tel luxe.

Near hésita, acquiesça. Matt poussa violemment la porte qui amenait aux cuisines. Les lieux étaient vides pour le moment et tout ce silence le terrorisa. Il entendit un peu loin des gémissements qui s'approchaient pourtant, des frottements de chair sur le sol et faillit paniquer vraiment. Mello, sentant la terreur émaner de Matt aussi nettement qu'une odeur putride, attrapa son meilleur ami par les épaules pour le forcer à le regarder.

- Passe devant avec Near, et prends ça, ajouta-t-il en lui tendant la batte –couverte de sang et d'une substance noirâtre-. Brise la petite fenêtre au fond pour sortir, et va te cacher près de la cabane de Candell.

- Quoi ? souffla Matt.

Son visage ruisselait tellement de sueur que ses cheveux habituellement auburn avaient foncé au niveau des tempes.

- Comment ça, passe devant ?

Au-delà de la surprise, Mello entendit dans la voix de Matt de la colère et n'en tint pas compte. Il n'avait pas le temps.

- Donne-moi ton briquet. Maintenant.

Matt hésita et faillit répondre lorsque Near blêmit davantage et sursauta en apercevant une ombre rampante, les gémissements se faisant plus audibles à mesure que les corps s'avançaient jusqu'à eux. Matt donna le briquet, et pendant ce minuscule instant où leurs mains se touchèrent, il agrippa fermement les doigts brûlants de Mello, refusant de le laisser partir.

- T'en fais pas pour moi, murmura Mello en tentant de sourire, bien qu'il sentait qu'il était surtout en train d'esquisser un rictus nerveux. Je vais me cacher, je vais me débrouiller.

- Je t'interdis de mourir, chuchota Matt, au bord des larmes. Je t'interdis, espèce de connard, de mourir avant moi.

Mello hocha la tête. Near, silencieux, se contenta de le dévisager et dans son regard, pour la première fois depuis qu'il le connaissait, Mello ne vit aucune indifférence, aussi froideur, juste une lueur légère, un peu tiède, comme de l'inquiétude. Cela le réconforta.

- Barrez-vous maintenant, je vous rejoins, je veux juste…

Créer des lueurs trop vives.

- Juste m'occuper de quelque chose.

Matt ouvrit la bouche, ne trouva rien à dire devant le regard grave de Mello, et la referma. Il secoua la tête, les épaules voûtées, avant de prendre d'une main très tendre le bras de Near pour l'emmener avec lui. Mello les suivit du regard descendre l'escalier avant de commencer à chercher tout ce dont il avait besoin.

- Merde, merde ! souffla Matt.

Il faillit tomber dans les escaliers, et dans l'obscurité, ne parvint à rien voir. Il sentit les doigts de Near s'accrocher à lui si fort qu'il réprima une grimace. La cave était remplie de bureaux brisés, de livres oubliés et d'autres objets indéfinissables dans la pénombre, et l'odeur de poussière montait à chacun de leurs mouvements. Les bruits de leurs pas leur semblaient assourdissants dans tout ce silence.

- Là ! s'exclama Near en pointant le doigt vers le côté gauche, à quelques mètres d'eux.

Matt ne put s'empêcher d'éprouver du soulagement. Un éclat de lumière pâle, bleutée, passait à travers la petite fenêtre dont Mello leur avait parlé. Matt passa près d'un ensemble de chaises branlantes, en attrapa une pour se jucher et atteindre la fenêtre. Il était encore trop petit pour y accéder tout à fait mais c'était suffisant. Il prit la batte de base-ball et l'utilisa comme un bélier pour casser le verre. Il ferma les yeux pour se protéger des éclats –avant de se rappeler après coup qu'il portait ses lunettes, ce qui lui fit éprouver un incroyable sentiment de stupidité-, épousseta ses vêtements avant de redescendre. Near l'attendait, visiblement anxieux.

- J'ai entendu un bruit, chuchota-t-il, jetant un coup d'œil derrière lui.

« Oh bordel, pas maintenant, Near, » pensa Matt, le corps engourdi par une nouvelle vague de terreur. « Me dis pas ça maintenant, ou je vais devenir fou ! »

- Monte, allez !

Near hésita puis s'exécuta. Il se tendit sur la pointe des pieds mais il était encore plus petit que Matt, ce qui força ce dernier à lui faire une courte-échelle de fortune, tremblant sur une chaise qui n'allait pas tarder à craquer sous leurs poids. L'effluve de la nuit leur parvint de la fenêtre cassée et cette odeur, si fraîche, fut ce qui calma tout à fait Matt. Near s'accrocha tant bien que mal, et après quelques contorsions parvint à sortir de la cave. Son pyjama blanc était tout écorché par les débris de verre, marqué de traces noires au niveau des genoux et des coudes. Pendant une seconde, Matt crut que Near allait l'abandonner mais aussitôt qu'il eut cette pensée en tête, la main frêle et blanche de Near se tendit jusqu'à lui.

- Tu me tires, ok-

Il se tut car il se rendit compte que Near ne le regardait plus, mais fixait un point vague par dessus de son épaule. Matt se sentit si mal qu'il vit des formes noires apparaître dans son champ de vision. Plus le temps.

Il appuya de toutes ses forces sur la chaise et s'accrochant à l'aide ses bras à la fenêtre, il balaya l'air de ses jambes pour se relever.

Ce fut à cet instant qu'une main l'attrapa à la cheville.

Il hurla et s'entendre hurler aussi fort le terrorisa encore plus. Il entendit Near crier à son tour, mais tout cela fut couvert par son propre cri et la vision trouble, il se tourna légèrement, appuyant ses coudes et ses avant-bras vers la sortie. Dans la pénombre, il ne vit que deux yeux rouges le fixer avec appétit, un simple éclat féroce de bête affamée, et tout en hurlant, il fit des mouvements pour que la prise glacée –glacée, un cadavre, un putain de cadavre, pensa Matt- se détache.

- Lâche-moi, lâche-moi ! Saloperie, SALOPERIE DE MERDE LACHE-MOI !

Il aperçut les dents rouges et comprit. Il savait aussitôt ce qu'il allait se passer et hurlant encore, continua de secouer la jambe.

Il me mord, je suis foutu. Je suis foutu, foutu, foutu !

Soudain une tiédeur se pencha vers lui et clignant des yeux, vit dans un mouvement saccadé le corps de Near passer par la fenêtre, tirant d'une main sur le t-shirt de Matt pour le ramener à lui, de l'autre empoignant un débris de verre. La respiration trouble, labourée, Near tendit le bras et planta le verre éclaté en pointe dans la joue droite de l'homme qui avait avancé la tête jusqu'à la cheville de Matt pour la mordre. Near eut la vague sensation de trancher une viande trop cuite et aussitôt ses doigts s'imprégnèrent de sang, tachèrent ses manches trop longues. La créature, plus surprise par l'objet dans son visage que vraiment gênée par la douleur, eut un instant d'hésitation et Matt en profita pour lui donner un coup de pied dans le nez afin de le faire reculer.

Matt sentit l'herbe sur ses bras, puis son buste et la sensation fut merveilleuse, semblable à de la liberté. Dehors, il était enfin dehors. Il attrapa la main de Near pour se relever et reprenant la batte de base-ball que Near avait pris en premier se dirigea vers la cabane de Candell. Pour l'instant, ça pouvait aller. La lune était pleine, ce qui lui permettait de mieux voir autour de lui.

- Matt, Matt, appela Near, et Matt entendit un tremblement dans sa voix, un tremblement si inhabituel qu'il tressaillit.

- Viens par là…

La batte de base-ball glissait dans les mains moites de Matt qui dut raffermir sa prise. Se cacher maintenant, au plus vite.

- Dépêche-toi, Mello, murmura Matt d'une voix fébrile. Bon dieu, dépêche-toi !
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Seigi
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MessageSujet: Re: [Death Note] Kill it with a pen   Jeu 16 Déc 2010 - 21:31



Il lui avait fallu quelques minutes pour construire les différents périmètres mais il y était parvenu. Il n'y avait pas cru tout d'abord mais lorsqu'il avait trouvé ce qu'il cherchait, et en quantité suffisante, il fut soulagé. Un soulagement bref, comme une piqure de morphine, mais qui ne l'aveugla pas complètement face au danger. Son cœur pourtant manqua de décrocher quand il entendit les cris de Matt et Near dans la cave. 50% de chances qu'ils soient morts. Juste 50%.

« Si je m'autorise davantage, alors je n'ai plus de raison de survivre », pensa-t-il, reculant jusqu'au point prévu de son plan.

Et combien de chances avait-il, lui ? Il tenta de se calmer en repensant à L, la seule fois qu'ils s'étaient vus.

« Tout est un rapport de pourcentage », avait dit L ce jour-là en souriant rêveusement. « C'est à nous de décider si nous pouvons y arriver. Entre être à 30% et être à 70%, cela peut parfois déterminer notre logique, notre réponse à un problème complexe mais également notre survie. »

Mello sursauta quand il les vit enfin arriver, se dirigeant de leurs membres brisés jusqu'à la porte des cuisines. Combien étaient-ils ? Mello en vit déjà au moins quatre, s'agglutinant sur le seuil de la porte. Trois hommes –dont un vieillard qui portait encore au pied gauche une pantoufle déchirée-, et la femme qu'il avait vu en train de dévorer la gorge d'une fille au premier étage. Tout son menton était barbouillé de sang et un bout de chair était resté accroché, lui dessinant une sorte de bouc grotesque.

- Avancez, allez…, gronda Mello.

Il recula de deux pas. Il ne pouvait pas aller plus loin, sinon les choses iraient mal pour lui. Les créatures le dévisagèrent un moment, retrouvèrent une certaine coordination de leurs mouvements. Mello lança un bref coup d'œil aux tables blanches, si propres des cuisines, les casseroles resplendissantes qui pendaient et tout cela lui causa un chagrin passager. Il avait pris son dernier repas à la Wammy's House quelques heures plus tôt.

« Combien de chances, tu as ? » fit la voix narquoise dans sa tête.

- 20%, dit-il à voix haute, fouillant dans la poche dans son pantalon. Non… 30%

Cela peut déterminer notre survie.

Mello esquissa un sourire cruel. Ses doigts s'accrochèrent au boîtier métallique du Zippo de Matt.

« Ca fera toujours 20 à 30% de chances de plus que ceux-là… »

Il ouvrit le briquet, fit jaillir la flamme et l'odeur ténue d'essence lui monta aux narines. C'était la seule lumière dans toute la cuisine, une minuscule lumière orange et bleue qui fit grogner les choses sur le seuil.

- Avancez, saletés, répéta Mello d'une voix plus forte.

Il fit danser la flamme devant leurs iris rouges et enfin, après avoir gémi, le premier des hommes, le vieillard à l'unique pantoufle, fit un pas. Un seul pas mais c'était suffisant, il était déjà dans le premier périmètre. Mello sourit, crispa ses doigts sur le Zippo.

Il calcula la distance qui les séparait et ce fut en serrant les dents qu'il projeta le Zippo toujours allumé aux pieds des créatures qui avaient suivi le vieillard. Il sembla à Mello que la flamme, ayant déjà touché le sol recouvert de produits inflammables, était devenue blanche et c'était déjà trop tard, il ne vit plus rien, emporté par la vague de chaleur.

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Avant même que cela n'arrive, Matt comprit. Il fut porté par un instinct brut, ce réflexe sauvage qui faisait partie de chaque homme, et tout se mit à tourner au ralenti autour de lui. Ses sens lui semblèrent se décupler et lentement, dans un monde plongé dans le silence, il vit Near devant lui, le mouvement de sa manche droite tachée de sang, et puis entendit un sifflement suraigu au fond de ses oreilles, un sifflement qui montait en puissance tel un avertissement. Crispant une main sur la batte de base-ball, il éprouva une tension dans tout son corps quand il prit de la vitesse, les muscles de ses mollets tellement durs qu'il en eut mal. Ses doigts agrippèrent Near qui s'avançait trop lentement jusqu'à la cabane de Candell, il se projeta en avant, calant la nuque frêle de l'enfant contre lui pour l'empêcher de se blesser.

L'explosion fut phénoménale.

Il ressentit toute l'onde dans chacun de ses os, et le bruit fut si fort, si puissant que le monde bien que silencieux quelques instants auparavant devint tiède dans ses tympans, enveloppé dans un plastique insonorisé et même lorsqu'il cria sous la peur, il n'entendit pas sa propre voix. Même s'il avait les yeux fermés, il « vit » entre ses cils les éclats orange et blanc des flammes, se sentit brûlé par les débris –bien qu'il était persuadé de ne pas avoir été encore touché.

Near se débattit contre lui, le repoussa pour se redresser. Protégés par la cabane qui avait tremblé sous le choc, ils scrutèrent les flammes qui étaient en train de consumer l'endroit où ils avaient vécu toute leur vie. Near, tremblant, tendit des bras vers les éclats et Matt, bien qu'il ne pouvait rien entendre, vit pourtant la pulsation de sa gorge, sa bouche ouverte qui annonçait le hurlement. Sans hésiter, il l'attrapa par les épaules, mit sa main sur ses yeux et Near, tétanisé, ne fit plus rien pour le repousser. Matt sentit alors de l'humidité sur sa paume, et gêné, se contenta de serrer Near contre lui.

- Mello…, gémit Matt.

Il reprit progressivement possession de son ouïe, et ce fut comme s'il sortait d'un puis, un puits qui à présent lui semblait réconfortant, apaisant par le silence. Il aurait préféré rester sourd à l'instant où il entendit les cris.

Des cris atroces.

Ce fut une nouvelle onde dans sa poitrine lorsqu'il entendit le hurlement dans les flammes. Le cri d'une entité collective, un souffle commun qui s'échappait du feu et ce long cri lui donna la chair de poule. Ce cri fut ensuite suivi par d'autres, bien trop normaux, bien trop humains, des cris d'enfants prisonniers dans les flammes et bientôt Matt sentit l'odeur de chair grillée et comprit qu'il allait vomir s'il restait là.

« Nom de Dieu, Mello… Mello… Il y avait encore des enfants qui avaient survécu ! On n'était pas seuls, on n'était pas seuls ! »

« Trop tard », rétorqua une voix glacée dans sa tête, une voix qu'il aurait pu nommer la voix de la survie. « Trop tard pour eux, tu es vivant, Matt, Near est vivant aussi… Alors casse-toi d'ici, pars loin ! »

Mais comment s'enfuir ? Les flammes allaient sûrement occuper les créatures un bon moment, aussi tant qu'ils faisaient attention, ils pourraient toujours s'en aller discrètement. Pourtant…

- Mello n'aurait pas ça sans se laisser une chance, déclara brusquement Near contre lui, repoussant sa main qui lui cachait les yeux.

Ses paupières étaient rouges, comme brûlées par les éclats, et ses joues étaient encore humides de larmes dont il était sans aucun doute honteux d'avoir versé.

- Oui, souffla Matt. Oui, il ne pourrait pas…

Il prit la main de Near, la serra fort entre ses doigts.

- Suis-moi !

Mello était sûrement là. Même s'il était intelligent, même s'il était prêt à risquer sa vie, il ne voudrait pas mourir maintenant. C'était assez difficile de se l'avouer dans une situation aussi critique mais Matt savait pertinemment que Mello s'aimait beaucoup trop pour risquer de mourir pour le bien de son plan. A quoi bon mourir si on ne pouvait pas être le témoin de sa propre victoire ?

« J'espère que ton arrogance va t'aider, Mello, » pensa Matt, contournant les flammes, et même s'il était encore assez loin de l'orphelinat, sentait la chaleur le faire suer de plus belle. « J'espère vraiment que ta putain d'arrogance a fait que tu t'en es sorti. T'es pas le deuxième de la liste pour rien. »

- M-Matt ! hoqueta soudain Near.

Sur le coup, Matt ne vit rien. Les flammes dansaient, créaient des ombres là il n'y en avait pas auparavant mais soudain un éclat dévoila une minuscule trace pâle sur l'herbe. Une petite trace qui était une main.

Matt crut qu'il allait fondre en larmes mais parvint à se retenir d'extrême justesse.

- Mello ! Oh non, Mello !

Le corps du garçon était assez loin du bâtiment en flammes, ce qui laissait supposer qu'il avait pu s'enfuir à temps pour ne pas être emporté dans l'explosion. Il était recroquevillé sur l'herbe, et ses vêtements noirs faisaient qu'on le voyait très mal dans la nuit. Matt lâcha la batte de base-ball et courut jusqu'à son meilleur ami inconscient, le visage caché dans l'herbe, les poings crispés au sol dans un dernier réflexe.

- Mello, Mello, appela Matt d'une voix brisée par la terreur.

« Faites qu'il ne soit pas mort, faites qu'il ne soit pas… »

Il le prit par l'épaule et d'un geste extrêmement doux le remit sur le dos. Dans la lueur des flammes, le visage de Mello fut mis à nu et Matt, horrifié, se redressa précipitamment. Il éprouva une sensation de liquéfaction subite, et la respiration brusquement hoquetante, comprit qu'il allait enfin vomir. Le visage ruisselant de sueur, il se détourna de Mello, s'éloigna de quelques pas et tomba lourdement sur les genoux, régurgitant son dernier repas. L'odeur lui tourna la tête, et son estomac se révulsa une dernière fois, lui faisant cracher un peu de bile acide. Malgré tout, il était soulagé. Il n'aurait plus à redouter de vomir tripes et boyaux dans quelques heures.

Near était en plein désarroi. Il se pencha sur Mello, effleura ce qu'il restait de son visage en une caresse impuissante. La partie gauche du visage de Mello n'était plus qu'une sorte d'ébauche grossière de chair brûlée, rouge comme du sang à la lueur des flammes, et Near aperçut le bord de sa paupière gauche un peu flétrie frémir brièvement. Il hésita, appuya son oreille contre la poitrine de Mello. Il perçut la respiration, le mouvement du buste contre sa joue.

Il était vivant. Grièvement blessé mais vivant.

- Matt, dit doucement Near.

Le garçon revint, s'essuyant la bouche d'un geste tremblant. Il prit doucement son meilleur ami par les épaules, le ramenant contre lui. La partie intacte du visage de Mello se crispa sous une nouvelle grimace et lentement, ses yeux s'entrouvrirent, vagues, ne regardant rien.

- Mello… Mello !

Les paupières frémirent.

- T'endors pas, protesta Matt, hésitant encore à le frapper doucement sur sa joue intacte. Reste avec nous !

La bouche de Mello se tordit en une sorte de sourire que Matt trouva absolument effrayant.

-… J'l'ai perdu…, souffla Mello.

- Quoi ? Qu'est-ce que t'as perdu ?

« Hormis une partie de ton visage », ajouta intérieurement la voix de la survie dans la tête de Matt.

- Le… ppo… l'ai perdu…

Matt faillit éclater de rire. Il était en train de faire une crise de nerfs.

- C'est pas grave, Mello. Tu m'en achèteras un autre, d'accord ? Et il… Il sera encore mieux, ajouta-t-il, la voix pleine de sanglots.

Il ne devait pas pleurer, pas maintenant. Si jamais il pleurait, alors tout ce qu'aurait accompli Mello ne signifierait plus rien.

- Les lueurs…, soupira Mello, sentant la chaleur des flammes sur lui. Trop vives…

Ses yeux roulèrent dans leurs orbites et son corps s'affaissa contre Matt, s'évanouissant pour de bon. Matt pinça les lèvres.

- Il faut qu'on s'en aille.

- Mais comment on va faire pour transporter Mello, rétorqua Near en tentant de reprendre un ton mesuré, et l'effet fut si peu convaincant que Matt se surprit à sourire.

- Je crois savoir…, commença Matt avant de s'interrompre.

Il se remémora tous les évènements marquants de la journée. Les adultes étaient rentrés à l'intérieur de l'orphelinat, les portes avaient été fermées. Candell qui était en train de ranger ses affaires avait pris la clé de sa camionnette et malgré toutes ses supplications n'avait pas pu-

Matt se releva subitement.

« Réfléchis, abruti. Il a pris la clé de la camionnette, et il a fermé les portières, tu l'as vu toi-même avant que les rideaux ne soient tirés. »

Il pressa ses paupières de ses doigts afin d'en extraire les souvenirs. Candell avait posé des sacs d'engrais dans la camionnette, des pelles, et ensuite…

Le cœur de Matt se mit à battre à tout rompre. Candell n'avait pas fermé les portes arrière. Roger était venu le trouver au moment même où il claquait les portes, et il n'avait pas eu le temps de…

C'était faisable. Ca ne pouvait qu'être faisable. Near le dévisageait avec inquiétude.

- On peut le faire, déclara Matt. On peut y arriver. Near, aide-moi à transporter Mello jusqu'à la camionnette de Candell.

Near écarquilla les yeux mais ne fit pas de commentaires. Intelligent comme il était, Matt sentait qu'il n'allait pas tarder à comprendre où il venait en venir. Il était le premier à la Wammy's House après tout.

Le corps de Mello était lourd, totalement mou dans les bras de Matt qui avait une peur bleue de lui faire mal. Cependant, la chaleur de ses membres, le souffle profond de son meilleur ami le tranquillisèrent suffisamment pour qu'il continue d'avancer. La camionnette de Candell était garée non loin de la cabane mais pendant les quelques mètres qu'ils parcoururent, les garçons furent incroyablement vulnérables. Matt entendit un gémissement au loin, ce même gémissement de douleur et de colère qui avait parcouru les flammes de la Wammy's House mais aucune créature ne vint vers eux. Pour le moment, ils avaient de la chance.

« Et avoir trop de chances, c'est aussi en avoir suffisamment pour se faire bouffer », fit la voix froide dans la tête de Matt.

« Ta gueule, toi », rétorqua intérieurement Matt, soufflant sous le poids de Mello dans ses bras.

C'était une vieille Ford grise qui devait bien avoir plus de dix ans mais Matt n'allait pas faire la fine bouche. Il eut une bouffée d'angoisse lorsqu'il tendit la main vers les portes arrière et heureusement pour lui, il put les ouvrir. L'intérieur de la camionnette était sombre, où flottait une odeur de plantes et de terre grasse. Sans hésiter, Matt bondit à l'intérieur.

- Ecarte-toi, Near ! lança-t-il.

Near prit Mello sous les aisselles pour l'éloigner. Matt attrapa les sacs d'engrais, n'en garda que deux afin de faire une sorte de coussin, et sortit les pots remplis de terre. Il garda cependant les pelles qu'il rangea dans un coin minuscule de la camionnette. Il n'y avait pas de fenêtre, et seule la lumière provenant des places avant lui permettait se diriger. Il avait le dos voûté tellement l'arrière de la camionnette était petit.

Il aida Near à faire monter le corps de Mello à l'arrière et en profita pour fermer les portes de l'intérieur. A présent, ils étaient dans un espace un minimum sécurisé. Matt ne perdit pas de temps et se mit à la place du conducteur, une pelle à la main. Si c'était bien ce qu'il croyait, il avait encore une chance minuscule.

- Qu'est-ce que tu fais, Matt ? demanda Near à l'arrière.

- Chut.

Après quelques coups bien placés, il parvint aux fils de la voiture. Les choses se compliquaient. Il se pencha, sentant ses doigts devenir moites de sueur. Il savait comment faire mais jamais il n'avait eu l'occasion de le faire sur une vraie voiture. Ce n'était pas si dur pour lui mais…

« Bordel, à quoi bon avoir un QI de 170 si on peut même pas s'en servir ! », songea-t-il, furieux, attrapant les deux fils rouges, puis les deux bruns qui correspondaient à ce qu'il voulait.

« Déconnecte ceux qu'il faut, reconnecte les autres… »

Lorsqu'il fit sa manœuvre, il entendit enfin le grondement caractéristique du moteur se mettant en marche. Il se sentit submergé par un soulagement brut, une joie sauvage qui manqua de le faire rire. Cependant, se mordant les lèvres, il laissa les fils comme il le souhaitait, régla le siège avant de crisper ses mains sur le volant.

- Je ne savais pas que tu savais conduire, dit doucement Near et Matt entendit de nouveau cette sorte de froideur moqueuse dans sa voix.

- Pour être honnête, moi non plus, répondit Matt en esquissant un sourire.

Tendant les doigts vers le frein à main, il refusa d'écouter la voix paniquée à l'intérieur de sa tête.

Il allait enfin savoir si toutes les simulations de course qu'il avait accomplies par le passé lui seraient utiles.

___________________________________________


- Raito.

Il leva la tête. L le considérait d'un œil vague.

- Je pense que tu as raison. On ne peut pas rester enfermés indéfiniment.

Raito soupira.

- Combien d'armes avons-nous ?

- Nous avons ce qu'il faut pour l'instant. Plus qu'il n'en faut même pour deux personnes.

L détourna la tête, fixant un point par-dessus l'épaule de Raito. Pendant un instant, Raito crut que Ryuk était revenu et que par un étrange concours de circonstances, L pouvait le voir à son tour, mais les yeux insondables du détective revinrent sur lui. Un regard impénétrable, où pourtant Raito vit l'éclat trouble d'une ancienne douleur refaire surface.

« Je pourrais te tuer tout de suite, L », songea-t-il amèrement. « Je pourrais te tuer ici et maintenant mais je ne peux pas le faire. Sans toi je meurs et sans moi tu meurs aussi. Nous sommes condamnés à rester ensemble si nous voulons survivre. Nous nous détestons, nous savons qui est vraiment l'autre mais nous sommes obligés de rester ensemble. »

Jamais Raito n'aurait cru la situation aussi désespérée. C'était pire encore que d'abandonner le cahier, et de le retrouver afin de battre L. C'était pire que d'effacer volontairement ses souvenirs en se connaissant suffisamment pour vouloir s'arrêter, lui, Kira, le Dieu du Nouveau Monde.

L eut un mouvement de la main, comme s'il avait lu dans les pensées de Raito.

- Veux-tu y aller bientôt ? demanda-t-il d'une voix paisible, trop rêveuse pour être naturelle.

Raito ne répondit pas. L, souriant légèrement, haussa les épaules.

- Je vais me préparer, dit-il avant de quitter la pièce.

Raito, de nouveau seul, regarda l'écran où il venait de voir le reportage sur l'explosion d'un orphelinat à Winchester. Il éprouva une douleur subite, inattendue, qu'il ne comprit qu'au moment où il s'aperçut qu'il avait serré si fort les poings que ses ongles avaient blessé la chair tendre de ses paumes.

___________________________________________


Le soleil se levait.

Matt cligna faiblement des yeux devant la lumière qu'il voyait s'épanouir dans le ciel encore teinté d'un bleu-mauve de nuit. La chaleur même du soleil s'étendant jusqu'à lui fit du bien, un sorte de réveil après un effroyable cauchemar.

Il avait eu du mal au début mais progressivement s'était habitué à la conduite de la camionnette. Il n'avait pas le choix de toute façon. La bouche sèche, le corps engourdi par un reste de somnolence, il conduisait sans s'arrêter, conduisait pour s'éloigner de ce monde de fou. Il vit sur les routes des voitures abandonnées, mais pas assez pour le bloquer. Il tentait de garder une vitesse raisonnable –il serait stupide de mourir dans un accident de voiture après toutes les horreurs qu'ils avaient traversées- mais ses mains tremblaient encore légèrement sur le volant.

Dans le rétroviseur, il vit Near qui avait les yeux aussi ouverts que les siens. Appuyé contre un sac d'engrais, il avait posé délicatement la tête de Mello sur ses cuisses et le contemplait en silence. Il avait retiré sa chemise de pyjama et en avait déchiré une partie encore propre pour bander tant bien que mal le visage défiguré de Mello. Le T-shirt blanc qu'il gardait en-dessous de la chemise ne faisait qu'accentuer la fragilité de ses bras minces, et la pâleur malade de sa peau. Mello ne bougeait pas. Une de ses mains était étendue dans un geste d'abandon et Matt fut frappé par sa vulnérabilité, la douleur évidente dans chacun de ses membres. C'était comme s'il voyait enfin la face cachée de son meilleur ami, une partie de faiblesse et de larmes, et non plus ce fier aplomb qu'il admirait depuis des années.

Il reporta son attention sur la route, et la chaleur du soleil qui montait dans le ciel. Un ciel d'hiver, et pourtant cette lumière était belle, un mélange d'orange, de blanc et de pourpre qui se distillait dans le bleu de la nuit.

Des lueurs trop vives.

Le mince sourire que Matt maintenait à ses lèvres se figea.

- Je suis vivant, murmura-t-il dans le silence, la gorge douloureuse comme s'il venait d'avaler du verre. Je suis vivant, répéta-t-il avec plus de ferveur.

Contemplant la route baignée de lumière, il ne sentit même pas les larmes couler sur ses joues engourdies par la fatigue.

Le 5 Novembre 2004, le président des Etats-Unis, David Hoope, fit un communiqué officiel :

« Notre monde vient d'entrer dans la période la plus sombre de son Histoire. Nous continuons de chercher sans relâche la cause de cet incident, et je m'implique personnellement dans cette recherche. Nous venons tous de perdre un être cher, une famille, des amis, mais nous devons faire face à cet épouvantable évènement. J'en appelle à tous les pays, à tous les Etats de s'allier ensemble afin de combattre ce fléau qui s'est abattu sur nous.

Notre monde a été victime d'une implosion cataclysmique. A nous de le sauver
. »

Le mot « Implosion » resta, donnant enfin une réalité concrète au chaos dans lequel le monde avait sombré.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

Spoiler:
 

C'est tout pour le moment, la 2e partie est en cours d'écriture, faites-moi part de vos impressions \o/
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