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 Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie

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Cardia
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MessageSujet: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Ven 28 Sep 2012 - 22:31

Si One Shot signifie pour vous un texte inspiré d'un univers bien précis, passez votre chemin. Le One Shot reste pour moi un univers, un seul texte, un début et une fin. Aussi, ceux qui recherchent un style précis, abandonnez. Je n'ai que deux choses en tête lorsque j'écris : l'histoire et un précieux conseil : "Ne me raconte pas tout, décris-moi tout." Préambule fait...



- Addendum à la vie : Tu ne seras pas oublié -

Quand on y pense, j'étais tout de même un sacré trou du cul quand j'étais gamin. Toujours à chercher à faire des crasses aux autres, à croire que me faire haïr était mon grand plaisir. Je ne compte plus les baffes et les coups de pied au cul que je me suis pris. Toujours à emmerder les autres, à chercher la merde par-ci par-là. Je me souviens particulièrement de la fois où j'avais pissé sur le chat du voisin. Mon cher postérieur en garde un souvenir des plus douloureux. Enfin j'ai grandi entre-temps. J'ai pas vraiment vieilli, mais Manuel Ternier est devenu un élève en terminale L, et sans me vanter un beau jeune homme, bien qu'un peu maigre. Enfin bon, même si ça ne fait que dix-huit ans que je suis sur cette terre j'ai mûri un peu. Assez pour être en train de me remettre en cause en cette soirée enneigée marchant dans une rue sombre, éclairée par un petit lampadaire sous lequel je me suis posé pour allumer ma clope. Je tremble un peu, mais au bout de cinq laborieuses secondes la fumée bleutée qui s'échappe du creux de ma main droite me signale que ma clope est allumée. Une bouffée brûlante traverse ma gorge alors que j'inspire doucement. C'est toujours comme ça en hiver : la première brûle la gorge, le reste réchauffe le corps.

Crissement de pneus. Très près. Bien trop près, même. Le crissement me tire de ma rêverie afin que je voie mon destin en face, j'ai nommé une voiture qui se dirige vers moi en tentant vainement de freiner. Deux pensées me traversent l'esprit avant l'impact inévitable, même si je ne suis pas sûr que ce soit les plus appropriées : Putain d'verglas. Putain d'bagnole. Puis l'impact. Je n'ai pas vraiment mal, mais je vois tout au ralenti. Je sens tout au ralenti. Le moment entre l'impact contre le pare-chocs et le poteau du lampadaire me laisse le temps de penser "Pourquoi moi ?" alors que ma clope s'envole vers la route et que je recrache la fumée bleutée que mes poumons contenaient. L'impact contre le poteau, non content de déboîter toute la partie gauche de mon corps dans un craquement sinistre, m'apporte une deuxième pensée : "Pourquoi maintenant ?" Enfin, la voiture venant s'écraser contre le lampadaire finit de me casser le bassin, dans un second craquement, plus sec que l'autre. Je m'affale malgré moi sur le capot, à peine conscient du klaxon retentissant qui m'indique que le conducteur a perdu connaissance et s'est étalé sur son volant. Je me meurs en hiver, sous la neige, en plein milieu d'une remise en question. Je n'aurais pas souhaité une mort plus cliché. Mes yeux se ferment, ma conscience quitte peu à peu mon corps. C'est la fin. Adieu, monde cruel, disent-ils. Je m'étonne moi-même, de rester aussi calme face à ma mort. Bah, c'est sans doute parce que je ne manquerai à personne. Je vais crever ici, sans personne pour me réchauffer et me dire que tout ira bien. C'est compréhensible, j'ai été un tel trou du cul durant ma vie... Putain, j'ai froid. Je crève de froid. C'est pas super agréable, quand même. Mais puisque personne ne me regrettera... j'me casse vers un monde meilleur, moi. Qui m'aime me suive.

...

...

... C'est quoi le délire ? J'ai chaud, tout à coup. Mais genre, grave chaud. Puis ça passe, c'est tiède. Il doit faire quoi, 20 degrés ? J'ai un mal de chien à ouvrir les yeux, mais une surprise m'attend au réveil. Qu'est-ce que je fous allongé devant un fleuve, avec un blondinet en toge blanche qui me regarde en souriant ? Déjà, se relever. Ca craque énormément, mais au bout d'une dizaine de minutes je suis debout. J'ai survécu ? Nan, pas possible. J'avais au minimum une vingtaine d'os brisés et je saignais de partout. Je me souviens du liquide chaud qui me coulait sur le front. Donc je suis mort. Deuxième question, c'est... qui c'est, ce type ? À quoi on peut ajouter la bonne vieille question : qu'est-ce que je fous là ?

«Bienvenue au port du Styx.»

Une voix si grave, si puissante, mais si bienveillante... Elle ne peut venir que d'une personne. Cet homme en face de moi, qui se tient à côté d'une barque. Il me fait signe d'avancer. Bah, j'ai rien d'autre à faire. Je m'avance donc péniblement, tandis qu'il rentre dans la barque. Le port du Styx, le passage du monde des vivants vers le monde des morts dans la mythologie grecque... j'en conclus que le type en toge est Charon, le Passeur. Dealer des temps anciens... Bon, j'ai déjà fait mes adieux. Je monte sur la barque à mon tour.

Je m’assois dans un silence imposant. Charon, lui, prend une pagaie à ses pieds tandis que je scrute l'horizon lentement. A vrai dire, il ,'y a rien de spécial à propos de l'horizon. Le fleuve, le fleuve et encore le fleuve, à perte de vue. Le Styx est en fait plus un océan qu'un fleuve. D'un vigoureux coup de pagaie, le Passeur nous envoie loin du rivage. Pour être honnête, j'ai toujours eu le mal de mer. C'est donc une main sur le ventre que je tente de rester digne, assis vers mon destin. De temps en temps, je jette un coup d'oeil derrière moi. Un sourire intarissable et un regard pointé vers l'horizon sont les seules expressions que j'ai pu apercevoir sur le faciès du Passeur durant tout le trajet. C'est à croire qu'il aime son boulot... Ma foi, ce ne sont pas mes oignons. Charon rompt le silence, de sa voix grave et mélodieuse.

«Tu ne seras pas oublié. Ne t'en fais pas.»

Pourquoi il me dit ça ? Pourquoi il me dit ça maintenant, pourquoi à moi, et comment sait-il ce que je pense ? Pourquoi autant de question se bousculent-elles dans ma tête alors que je suis sur le point de partir à jamais ? Et surtout, pourquoi me dit-il ceci avec un petit sourire et un regard si doux et bienveillant ? J'ai un truc de spécial, ou quoi ? Seulement, les seules paroles qui sortent de ma bouche sont des paroles on ne peut plus inadaptées à mes pensées.

«Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Je serai oublié, de toute évidence. Je n'étais qu'un sale gamin que tout le monde détestait.
-Tu t'es répondu dans ta question. Tu étais un sale gosse, oui. C'est ce que tu étais. On ne peut effacer le passé, mais on peut toujours se construire un autre présent. Peu importe si tu saisis ce concept ou non, tu le comprendras avant que l'on arrive à destination.»

Complètement barré, le vieux... Je n'ai rien compris du message qu'il tente de me faire passer. Tout ce que j'ai retenu, c'est qu'on peut pas tirer un trait sur son passé. Mais ça, je le sais déjà. Gloire au Passeur et à l'évidence de ses propos ! Mon mal de mer s'est passé comme par miracle, je peux donc me tenir dignement à la proue de la barque de Charon. Même si mon aspect digne ne dépasse pas la dignité naturelle du Passeur, qui pagaie avec une aisance et une fluidité impressionnantes, tout en gardant un sourire ineffaçable sur son visage. Cet air bienveillant me déboussole, pour être honnête. Cet homme passe son temps à faire un convoi de morts, comment fait-il pour dégager une telle sérénité et ne pas avoir la mine constipée des pompes funèbres qui vont accueillir mon corps ?

«Tu ne comprends pas, pas vrai ? Je vais t'expliquer. Tu ne seras pas oublié, et tu ne seras pas dégradé. Je suis bien placé pour savoir qu'une personne morte est toujours accueillie dans la dignité, et il en est de mon devoir d'apaiser ton âme avant que l'on arrive à bon port.
-Comment savez-vous ce que je pense ?
-Ce n'est que l'expérience du métier, jeune homme. La plupart des personnes traversant le Styx ont pour souci la postérité ou la mémoire. Ne t'en fais pas, personne ne t'oubliera.»

Je reste perplexe sur les dires du Passeur. Comment peut-il savoir si je serai oublié ou non ? La réponse est simple, il ne peut pas. Il n'est pas devin, à ce que je sache. Je ne sais même plus si c'est un délire post-mortem ou une réalité déplaisante. Le voyage s'éternise, et les côtes des Enfers ne sont même pas à l'horizon. Je me demande même si on avance. Autant regarder dans l'eau, pour savoir... enfin c'est ce que je voulais faire pour savoir. Mais ce que j'ai vu à la place... c'est ma famille, mes amis, toutes les personnes que je connais ! Toutes ces personnes sont autour d'une pierre tombale sur laquelle il est marqué "Manuel Ternier, 1993 - 2011". Ma tombe ? Des gens sur ma tombe ? Une voix m'interrompt dans ma contemplation de l'eau.

«Tu as regardé, pas vrai ? Le Styx est trop dense pour être lu par un mortel. Prends ce seau, ici, et plonge-le dans le Styx. Tu arriveras à voir la vérité. Le Fleuve des Morts n'a rien à cacher à ceux qui font le dernier voyage.»

Sur ce, il me désigne de la tête un seau juste en face de moi. Un seau en bois, tout ce qu'il y a de plus banal... Je le plonge dans le fleuve, comme me l'a proposé Charon, et je le pose devant moi. Une voix s'élève du seau, à ma grande surprise. Comment du son peut-il sortir aussi clairement d'un liquide ? J'ai déjà tenté de crier dans une piscine, c'est quasiment inaudible... Je reconnais la voix de ma mère, visiblement inquiète. Je regarde dans le seau, et je voix effectivement ma mère, le téléphone à la main. Visiblement inquiète. Plus qu'inquiète.

«Mais qu'est-ce qu'il fait ? Il devrait déjà être rentré ! D'habitude il répond aux appels...»

Puis l'eau se trouble. Gros plan sur ma meilleure amie, la tête dans les bras, lesdits bras posés sur ses genoux, le portable entre les jambes. Un faible murmure s'échappe du reflet de ma meilleure amie, assise sur son lit. Je n'ai rien à cacher, je suis mort : j'ai toujours un faible pour elle. Je trouve ça presque mignon qu'elle s'inquiète.

«C'est bizarre... Il m'a dit que son portable avait encore de la batterie. Pourquoi il ne répond pas ?»

Parce que je suis mort. Et que je n'y peux rien. Encore une fois, cette image de la tombe apparaît. gros plan sur ma tombe, avec les pleurs derrière. Gros plan sur l'épitaphe, à vrai dire. "Nous ne t'oublierons jamais." Je reconnais deux ou trois ombres familières. Mon père, ma mère, mon frère, ma meilleure amie, quelques amis que je reconnaîtrais sans problème... et la lamentation des vivants. Charon reprend une nouvelle fois la parole, son habituel sourire et son regard bienveillant ayant disparus. Ses yeux sont emplis de tristesse et son expression est tout à fait navrée. Ca me fait presque mal de voir une entité des plus surnaturelles se soucier autant des humains.

«Les vivants n'ont pas le temps de se lamenter sur les morts. La vie est trop courte pour ça. Tu en as pris conscience, n'est-ce pas ?
-Oui...»

Oui, j'en ai pris conscience. Un liquide chaud coule sur mes joues. Ce n'est pas mon sang cette fois... Je pleure ? Je pleure avec un petit sourire ? Une larme tombe dans l'eau du Styx, avec un petit bruit clair. Puis une deuxième. Entre deux sanglots, j'arrive à articuler quelques mots, ce qui m'étonne grandement. Je ne pensais pas pouvoir parler. Un murmure sort de ma bouche, des sons sortent de ma gorge bloquée par une boule gigantesque.

«Je ne serai pas oublié.»

Charon me regarde encore une fois avec un petit sourire bienveillant, avant de regarder une nouvelle fois à l'horizon. Il accélère légèrement le rythme, tout en contemplant l'horizon. Une lumière attire mon oeil. En face de moi se trouve tout une terre baignée de lumière, à quelques kilomètres de la barque. Charon, de sa voix mélodieuse, commente tandis que je regarde mon corps disparaître lentement. Mon corps peut disparaître, mon âme est soulagée. C'est donc avec un sourire et un hochement de tête que je mets le point final à notre conversation, qui se termine sur les paroles du Passeur :

«Bienvenue aux Enfers, jeune homme.»


Dernière édition par Hakua le Dim 28 Oct 2012 - 10:47, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Ven 5 Oct 2012 - 19:17

Une seconde nouvelle, plus space et plus sombre que Tu ne Seras Pas Oublié. Pour ma défense, je l'ai écrite quand j'étais malade comme un chien.

-Addendum à la vie : Sphère -


J'avais pendant longtemps été malade, séparée de l'espoir qui me laissait vivre quelques fois. J'ai enduré la souffrance de la maladie durant des années et des années. La douleur était devenue une obsession : si je ne souffrais pas, je pensais que quelque chose n'allait pas. Le problème chez moi était une maladie rare qui définissait tout à fait la notion de l'inévitable : mon rythme cardiaque descendait chaque jour, et rien ne pouvait le remonter. Absolument rien. Elle avait scellé mon destin, cette maladie. Je ne pouvais plus rien faire seule depuis bien longtemps maintenant. Ma force était minime, et il me fallait souvent l'aide de quelqu'un pour la moindre tâche. J'étais devenue un légume avant même d'avoir commencé à comater.

Un espoir me restait tout de même : une greffe de cœur ainsi que de la neurochirurgie pouvaient m'aider. Cependant, je n'avais jamais été inscrite sur la liste des receveurs. Tout ça à cause d'un médecin qui avait décrété qu'il était déjà trop tard. Ce qui était vrai, au final. C'était le début de la fin. J'ai cette maladie depuis la naissance, et je l'ai souvent appelée la Sphère. Ce n'est bien sûr pas son vrai nom. La Sphère n'est qu'un sobriquet car partout où je vais, l'histoire se répète de la même manière, peu importe dans quelle direction je vais. Je tourne en rond dans mon existence, même si j'essaie de quitter ce cercle. C'est pourquoi je dois être enfermée dans une sphère. Cette sphère, c'est ma maladie.

En somme, l'histoire restait toujours la même. Lorsque j'allais quelque part, je tentais au possible de cacher ma maladie. Mon manque de force était la principale contrainte : j'étais obligée de demander aux autres de faire ceci ou cela, et ça éveillait les soupçons. Alors je les mettais au courant de ma maladie. Attendrissement, pitié. Toutes ces choses qui m'énervaient au plus haut point. Toutes ces choses qui engendraient la tragédie qui m'attend à la fin de la boucle, encore et toujours. Inlassablement ils faisaient attention, tandis que moi je ne visais déjà plus qu'un espoir que quelqu'un me traite comme quelqu'un et non pas comme une malade. Une plainte silencieuse, un hurlement dans mon coeur léthargique...

Sortez-moi de cette sphère.

En soi, j'ai toujours tout fait pour échapper à cette sphère oppressante, qui se referme sur moi au fur et à mesure des jours. J'ai toujours tenté de m'en aller, sans jamais trouver une seule solution. J'ai cru trouver la solution un jour. C'était un matin, un beau matin d'automne. Le tapis de feuilles devant chez moi était toujours le même, toujours la même fraicheur lorsque je sortais. Un temple de pierre face à un désert de feuilles, les ruines de ma vie, telles étaient les pensées que j'avais de la petite maison où je vivais une vie paisible. Ce jour-là, je comptais ne pas sortir. Le jour d'après non plus. Un mois plus tard, je ressortais enfin. Tout le monde avait tenté de prendre des nouvelles, je n'avais répondu à personne.

Je sonnai le glas de cette existence un beau jour où je fis mon apparition face à mes amis, ceux qui m'avaient oublié. Le second processus de la sphère avait débuté : l'oubli. Lorsqu'ils me virent arriver, tous prirent une mine réjouie. Une expression hypocrite voulant me montrer qu'ils étaient heureux de me revoir. J'avais trop vu ces expressions dans ce passé qui est mien, je savais qu'elles cachaient la déception de revoir un boulet se raccrocher à leur cheville. Ce n'est pas un problème. Aujourd'hui, je sors de cette sphère. Je me le suis promis. Je m'y suis préparée durant tout un mois. Je me suis approchée, tandis qu'un de mes "amis" prenait la parole, avec un ton faussement enjoué. Le masque de l'hypocrisie, encore une fois.


«Qu'est-ce qui t'a retenue ? Ça faisait bien un mois, Anna !
-Tu m'en vois désolée. Ça vous dérange si je vous explique chez moi ? J'ai tout prévu pour ça.»

En effet, j'avais tout prévu. Je tenais mon billet de sortie pour cette sphère, et je ne pouvais pas me permettre de me planter maintenant. D'un hochement de tête, tous décidèrent de venir. Le chemin entre notre lieu de rendez-vous habituel et chez moi me sembla interminable. Enfin je pouvais m'échapper, et je leur devais ce billet de sortie. Tout le monde me suivit dans un silence complet, tandis que je comptais les pas. 364... 365... 366... Enfin, mon temple était visible. Lorsqu'on atteignit enfin la porte, j'entrai en dernière et fermai discrètement la porte à clé. Je ne les laisserai pas sortir avant qu'ils me promettent de ne rien dire. Nous étions sept. Je les conduisis vers le salon, où tout le monde s'assit avec un soupir de soulagement. La route était longue, après tout. Un sourire désolé se dessina sur mon visage tandis que je pris la parole lentement.

«Désolée, je suis trop faible pour prendre ce dont j'ai besoin... Quelqu'un peut m'accompagner jusqu'à ma chambre ?»

Celui qui m'avait adressé la parole se leva lentement et me sourit. Un de ces sourires hypocrites... je le guidai donc jusqu'à ma chambre, éloignée du salon. Ici, je lui montrai une armoire. Un sourire faible, tandis que je me détournais de lui.

«C'est là-dedans. La caisse sur la dernière étagère...»

Sans réfléchir, il ouvre l'armoire et commence à soulever la caisse. Quant à moi, l'adrénaline m'aide à porter la hache que je tiens dans mes deux mains. Je n'ai plus aucune émotion. Sans aucune émotion, l'ombre de la hache se dresse au dessus de sa tête. Sans aucune émotion, je laisse la hache fendre son crâne dans un craquement des plus sinistres. Sans aucune émotion, j'essuie le sang sur mon visage. Toujours sans aucune émotion, je descends les escaliers. Les marches craquent, comme un signe de mort. Sans aucune émotion, je regarde les visages horrifiés qui me dévisagent. Sans aucune émotion, je plante ma hache dans le dos de la personne la plus proche de moi. Puis je la retire et je tranche brutalement la tête de son voisin, tout à fait médusé. Aucune émotion ne transpire de mon être durant la traque des quatre derniers survivants. Il ne fut pas difficile d'en tuer deux, partis vers l'entrée que j'avais fermée. Un coup dans la nuque, un autre dans les côtes. Mon temple, habituellement si silencieux, est habité par les cris de terreur et ceux de souffrance.

Les deux derniers furent faciles à traquer aussi. L'un était caché dans les toilettes. J'ai juste eu à enfoncer la porte et lui planter ma hache dans l'épaule. Le dernier, lui, sanglottait près de l'un des cadavres. Ma hache se leva, sa tête tomba.

Je m'étais enfin échappée de cette sphère.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Dim 28 Oct 2012 - 1:22

Voici une troisième nouvelle, nommée "En vain". Et juste parce que ça faisait longtemps que j'avais pas fait de narration à la seconde personne, je m'y retente juste pour cette nouvelle. Le texte est analysable, j'y ai passé un peu de temps et si vous vous démerdez bien vous trouverez la critique de la passivité du lecteur.

- Addendum à la vie : En vain -

Te souviens-tu ? Tu te tenais ici. Oui, ici. Très exactement sur ce rocher, celui sur lequel tu es actuellement. C'était il y a cinq ans, sur ce même rocher, au milieu de cette même forêt. T'en souviens-tu ? Tu n'étais pas aussi pessimiste, à l'époque. Pour toi, l'humanité n'était qu'un autre animal et non pas un déchet, ta vie valait au moins le coup d'en faire l'expérience, et un sourire lunatique illuminait encore ton visage si pâle. Tu côtoyais encore tes congénères, tu montrais encore une once de respect au monde qui t'a porté durant toutes ces longues années. Tu t'en souviens ? C'est le jour où tu as tout perdu. Sur ce rocher, cinq ans auparavant.

Ca ne te rappelle rien, vraiment ? Il était tard ce soir-là. Tu étais dehors, assis sur ce rocher, à fumer tranquillement ta cigarette. Une habitude que tu as perdu depuis. Tout te semblait banal, toi assis sur le rocher au milieu des arbres, dans la petite clairière, tandis que les autres étaient assis dans l'herbe. C'était une coutume aussi. C'était le petit instant de la semaine où tu t'amusais à effrayer tes amis avec des histoires effrayantes, et où tu te délectais de leurs regards inquiets aux alentours. Tu mettais tellement de coeur à raconter ces histoires qu'ils y croyaient. Et toi tu riais, impressionné par leur naïveté. L'histoire du soir, tu l'avais choisie bien spécialement. Il s'agissait de l'histoire d'un fou qui se baladait en forêt et qui tombait sur un groupe de jeunes, et les tuait tous en les étouffant silencieusement, après quoi il les découpait en morceaux.

Tu t'amusais follement à les voir regarder de tous les côtés, une goutte de sueur perlant sur leur tempe. Les yeux écarquillés et le rire nerveux de ceux qui tentent de se convaincre que ce n'est qu'une histoire parmi d'autres. En vain. Ils n'y arrivaient pas. Ils étaient convaincus que tu racontais un fait divers. Une histoire sanglante. Tu tentais de les rassurer, un sourire aux lèvres, en pensant intérieurement que l'humain était une créature des plus amusantes. Tu savais que ce n'était pas vrai, mais tu ne pouvais t'empêcher de penser qu'il y avait toujours la possibilité que la vérité cohabite avec la fiction. Cette forêt de nuit était d'un naturel inquiétant. Tu essayais d'oublier ce que tu venais de raconter, en vain.

Tu étais doué pour raconter des histoires car tu souffrais de quelque chose proche de la mythomanie. Tout ce que tu disais, tu commençais inévitablement à y croire. Et tu y mettais du coeur, tout en sachant que ce n'était pas tout à fait vrai. Mais pour toi, ce n'était pas tout à fait faux non plus. Tu étais méfiant envers toute personne, mais extrêmement crédule envers toi-même. Ce que tu te disais quand tu racontais une histoire était inévitablement une pensée lugubre : et si ça arrivait vraiment ? Tu essayais à chaque fois de chasser cette pensée, en vain. Toute tentative avait été vaine, et tu étais devenu très méfiant. Tout ce que tu faisais, tu le faisais avec mille précautions. Tu étais monté sur le rocher en en faisant le tour avant, au cas où un tueur en série se serait caché derrière pour assassiner tout le monde.

C'était pour certains un défaut, mais pour toi cet aspect restait une qualité. Ta propre crédulité envers ta personne était ce qui t'avait appris à te méfier de quiconque... et de toute chose. Bien assez tôt, cette méfiance porta ses fruits. Tu avais fait le tri parmi tes amis, en ayant bien vite discerné qui restait avec toi par intérêt et qui restait par empathie pure et simple. Il faut dire que tu n'étais pas n'importe qui. Le fils d'un célèbre écrivain, qui avait fait succès avec une trilogie mondialement connue. Cependant, tu préférais de loin la simplicité au reste. Tu jugeais que la célébrité n'était pas faite pour toi. Et tu avais raison : vu ton état actuel, la célébrité t'aurait détruit entièrement. Tout ton honneur reste dans le fait que tu restes à jamais un ermite, et que je reste l'un des seuls à garder un contact avec toi.

La nuit se faisait de plus en plus noire. Tu ne distinguais plus personne, malgré tes yeux qui étaient relativement habitués à l'obscurité. Tu arrivais à lire sans problème avec pour seul éclairage un maigre croissant de lune, restes de la lumière divine du jour. A vrai dire, tu avais toujours préféré la nuit au jour. Le soleil te faisait mal aux yeux. Mais cette nuit-là était noire, l'une des plus noires que tu as vécu. Tu ne voulais pas prendre ça pour un signe. Qui dit nuit noire appelle un destin tout aussi noir. Tu restais focalisé sur le fait que la nuit porte conseil, et que si quelque chose se passait tu pourrais compter sur le fait que la nuit est assez profonde pour donner un conseil tout aussi profond.

Tu avais tort. Lorsque tu descendis du rocher, une odeur désagréable t'interpella. Elle te soulevait le coeur, tandis que tu cherchais les autres à tâtons. Ce n'est que lorsque tu avais marché dans une flaque et que le bruit reconnaissable avait atteint tes oreilles que tu te décidas à remarquer que quelque chose était louche. Il n'y avait aucune flaque lorsque tu étais arrivé, accompagné de tes amis. Tu sortis alors ton portable pour regarder à tes pieds. Dans la lumière bleutée de l'écran, tu ne pus en être sûr, mais l'opacité du liquide associée à l'odeur nauséabonde te faisait penser que c'était du sang. Quel sang alors ? Tu déplaças alors le faisceau de ta lampe improvisée vers ta droite, et tu retins un cri. Une main, séparée du bras. Une bague bleue te connait l'identité de la personne à qui appartenait cette main : c'était l'un de tes amis.

Le cri que tu avais retenu se transforma en gémissement. Tu tombas à genoux, et l'instant d'après tu vomissais de tout ton coeur. Tu venais de comprendre. Cette fois-ci, la réalité et la fiction avaient entamé une danse endiablée. Quelqu'un les avait étouffés silencieusement, puis les avait découpés en morceaux. Et bientôt, ce serait ton tour. Tu te relevas tant bien que mal et tu entrepris alors de courir, aussi vite et aussi loin que tes jambes pouvaient te porter. Tes pas n'étaient pas les seuls derrière toi. Tu entendais quelqu'un d'autre courir. Sans doute le malade qui avait massacré tout le monde ? Une détonation retentit, et une douleur atroce te transperça le dos. Tu tombas une nouvelle fois à genoux, puis enfin à plat ventre. Tu ne pouvais plus bouger. Tu te vidais de ton sang, tu ne pensais plus. Tu vivais l'effroi, la peur de mourir, tu vivais tes derniers instants, tu en étais sûr.

Mais ton aventure n'était pas finie. Tu t'étais réveillé dans une salle blanche, allongé dans un lit blanc. Tu entendais un de ces hommes en blouse blanche parler. Il disait que tu allais te réveiller d'un moment à l'autre, mais que les séquelles du coup de feu qui avait atteint ton dos seraient irréparables. Il ajouta derrière qu'un traumatisme crânien pourrait très bien te rendre amnésique. Tu fis tout ce que tu pus pour te rappeler de tout. En vain. Tu ne te souvenais même pas de ton propre nom. C'est ici que tu compris que l'homme en blouse blanche parlait de toi. Tu en avais décidé, tu ne vivrais pas amnésique. D'une main fébrile, tu attrapas l'aiguille reliée à ton avant-bras droit et tu l'arrachas sauvagement de ton corps. Tu fis de même pour les deux tuyaux qui étaient logés dans ton nez, et tu t'éteignis sans que l'homme en blouse blanche ne puisse y faire quoi que ce soit.

Tu es devenu un ermite, oui. Tu as voyagé vers un autre lieu, et tu t'es exilé sous terre. Tu nous as tous laissés ici, toi qui pouvais encore vivre et qui a préféré rejoindre le reste du monde. Toi qui disais, pendant que tu mourais, que le monde était empli de déchets et que tu préférais mourir plutôt que de vivre entouré de déchets. Tu es mort alors que tu pouvais vivre, alors que tes amis qui voulaient vivre sont morts. Tu as pris ta décision, eux ont subi la décision d'un autre. Je reste l'un des seuls à te visiter encore, car tout le monde a jugé lâche de préférer mourir après avoir survécu à un meurtrier en série. Tu avais tes raisons, j'en suis persuadé. Je t'ai apprécié en tant que vivant, et tes cinq dernières minutes de vie ne font pas les dix-sept ans que tu as passé sur cette terre. Il est temps pour moi de m'en aller.

Bah, je suppose que tu ne te souviens pas de moi non plus, donc ça ne fait rien. De toute manière, tu ne m'as jamais vu. Tu m'as entendu, tu m'as senti, mais jamais tu ne m'as vu. Tu avais ruiné une belle œuvre d'art en t'échappant ce jour-là. Il ne restait plus que toi sur ce rocher, et je n'ai guère eu le choix que de te poursuivre et te tirer dessus. Tu devrais être fier, non ? Ton assassin vient sur ta tombe, c'est du domaine du rarissime, tu sais.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Dim 28 Oct 2012 - 10:24

Une quatrième nouvelle, avec pour thème un jeu bien connu et bien dangereux.

- Addendum à la vie : Roulette russe -


Insérer une balle. Tourner le barillet. Placer le canon sur sa tempe. Fermer les yeux, et se souvenir de tout ce qui était important, au moment où on mise sa vie. Cette réalité valait aussi pour lui, ce joueur au visage impassible. Ses yeux bleu acier contrastaient avec la froideur métallique du canon contre sa tempe. Sans ciller, il appuya sur la gâchette une fois. Un petit "clic" se fit entendre, puis il prit le six-coups par le canon et le tendit à son adversaire.

D'une main tremblante, l'homme attrapa la crosse du six-coups, fit tourner le barillet et posa le canon froid sur sa tempe. Il ferma les yeux, suant à grosses gouttes. Qu'est-ce qui importait maintenant ? Toute sa vie, il l'avait gâché. Depuis gamin, il n'avait rien fait de sa vie. Il avait accumulé les dettes, et c'est pourquoi il se retrouvait à jouer à la roulette russe avec un professionnel. Si il arrivait à battre ce pro, ses dettes étaient annulées. Il rouvrit les yeux pour regarder l'homme en face de lui. Un sourire amusé dansait sur son visage. Le pro le regardait avec un regard si amusé que l'homme se crispa et appuya sur la gâchette. Le temps s"était arrêté pour cet homme tandis qu'il écarquillait les yeux, au son d'un "clic". Essuyant une goutte de sueur sur sa tempe, il soupira et tendit la crosse au pro.

Le canon passa.

Sans aucune émotion visible, le pro fit tourner le barillet. Une voix traversait sa tête tandis qu'il levait lentement le bras. La voix de sa soeur : Allez Kariya, tu peux le faire. L'homme aux yeux bleu acier se trouvait face à un pro, ayant des dettes colossales à rembourser envers une société bien connue, et on lui avait proposé d'effacer ses dettes si il gagnait à la roulette russe. Le problème, c'est qu'il se trouvait face à un pro. Sa tactique, il l'avait analysée durant le tour précédent : feindre la terreur pour passer pour un débutant total. Le canon se pressa contre sa tempe tandis qu'il fixait l'homme en face de lui. Impassible, il appuya sur la gâchette. Encore un cliquetis soulageant. Un sourire se plaça directement sur son visage. Il avait survécu à ce tour aussi. Il tendit le six-coups à son adversaire.

Le canon passa.

L'homme, entre temps, avait réussi à se calmer. Ses mains moites avaient attrapé la crosse fébrilement, tandis qu'il tremblait en tournant le barillet et en posant le canon sur sa tempe. Il avait compris pourquoi des gens jouaient à la roulette russe : cette adrénaline, il ne l'avait jamais ressentie auparavant. Cette envie de vivre lui était inconnue. Kyouma, comme il se nommait, se trouvait à miser sa vie contre ses dettes. Il ferma les yeux et repensa à la suite d'évènements qui l'avait amené à jouer à ce jeu dangereux. Il avait fait son possible pour la sauver, cette enfant. Son enfant. Il s'était endetté au possible pour sauver sa fille unique, Asuka. Il ferma les yeux, compta jusqu'à trois et appuya sur la gâchette. Clic. Il tendit l'arme à Kariya, le soi-disant pro aux yeux bleus.

Le canon passa.

Kariya joua un grand coup de bluff. Il prit le canon très rapidement, fit tourner le barillet d'un violent coup de poignet, pressa le canon contre son front et appuya sur la gâchette. Un cliquetis l'informa que sa stratégie avait marché. Moins il devait réfléchir, et moins il aurait de regrets. De plus, il ne laissait pas le temps à son adversaire de souffler. Il fera bien une erreur, dérapera et brisera la règle. Il l'avait senti tout au long de cette partie, la tension mentale qu’exerçait le canon braqué sur le crâne était sans pareille. N'importe qui craquerait. N'importe qui, mais pas Kariya. Lui n'avait plus de raison de vivre depuis la mort de sa soeur, sa soeur qu'il avait tenté de sauver, puis qu'il avait tenté de suivre. Il tendait déjà la machine à son adversaire depuis dix bonnes secondes. Kyouma avança sa main pour prendre l'instrument.

Le canon passa.

En regardant Kariya dans les yeux, Kyouma fit tourner le barillet, plaça le canon sur sa tempe et appuya sur la gâchette. Dans ses yeux, on ne voyait que de la détermination. Il devait sauver sa fille, à tout prix. Celle-ci était dans le coma depuis trop longtemps maintenant. On disait qu'un remède avait été trouvé, mais qu'il coûtait cher. Il disait qu'il pouvait payer, et s'était endetté. Ils disaient que le paiement n'avait jamais été reçu. Puis il avait reçu une lettre, disant qu'ils n'enverraient le paiement qu'à une condition : payer 20% de la somme initiale à l'avance. Il ne pouvait pas. Il tendit machinalement l'arme à Kariya aux yeux impassibles.

Le canon passa.

Il avait attrapé le canon, avait tourné le barillet, et plaçait le canon sur sa tempe. Ce n'était pas de l'impassibilité dans ses yeux, ni une volonté de fer. C'était juste l'acceptation du destin. Il s'était endetté pour faire vivre sa soeur, mais il avait échoué. La maladie l'avait rattrapée et la mort l'avait emportée. Il tenta alors de se suicider pour la rejoindre. Cependant, peu importe quelle mutilation in s'infligeait, il n'arrivait pas à mourir. La lettre à propos de la roulette russe fut comme la providence pour lui. Enfin il allait pouvoir mourir sans rien y faire... ou alors en finir avec les pressions autour de lui. Il appuya sur la gâchette, un clic se fit entendre. Jusqu'ici, tous deux avaient eu énormément de chance. Il tendit l'arme à son camarade.

Le canon passa.

Kyouma avait décidé de faire face à ses peurs. La peur de mourir, la peur de ne pas pouvoir continuer l'histoire de sa vie, tout ça... il y renonçait. Il avait attrapé la crosse d'une poigne ferme. Il ne pouvait plus faire marche arrière de toute manière, donc autant jouer pleinement le jeu. D'un mouvement habile de l'index, il avait emporté le barillet dans une danse folle. Puis avec la paume, il arrêta la course effrénée de celui-ci. Il verrait sa fille vivre, il le savait. Il ne mourrait pas ici. Il plaça le canon sur sa tempe avec un petit sourire. Il n'était pas question de mourir ici, pas avant d'avoir vu Asuka sourire une dernière fois. Il appuya sur la gâchette avec fermeté. Le coup partit, sang et cervelle s'exposèrent sur le mur.

Le canon tomba.

Kariya s'était levé, cette expression impassible sur son visage. Encore une fois, le destin se refusait à lui. Il avait tourné les talons après avoir signé un petit papier indiquant que ses dettes étaient annulées. Il serra la main du cadavre qui avait partagé son destin durant le temps de la partie, et sortit, les mains dans les poches. Un mort ne l'impressionnait pas plus que ça. Il en avait déjà vu assez dans sa vie. Il ne voyait plus ce qui était vivant et ce qui était mort. Il eut tout de même un sourire lorsqu'un homme en costume lui plaça un canon sur la nuque. Puis il baissa la tête, acceptant le destin qui lui ouvrait enfin les bras. Il allait enfin revoir Haru, après un an. D'un hochement de tête, il accorda sa permission au tueur.

Le canon gronda.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mar 6 Nov 2012 - 23:27

Ma cinquième nouvelle sur les Addendum, signant la fin de "l'histoire". Il y aura bien sûr des hors-série, mais celle-ci est la dernière qui explique le lien entre les quatre nouvelles précédentes. Si vous voulez y comprendre quelque chose, il va falloir lire les quatre premières.

(Pour être honnête, je n'aime pas trop celle-ci mais je n'ai aucune autre idée. Trop court pour un ending digne de ce nom, trop fantastique pour un recueil qui a toujours été très ambiguë entre le surnaturel et le fait divers et surtout la plupart de mes effets de style ne volent pas haut. Bonne lecture quand même !)

- Addendum à la vie : La mort nous attend tous -


Courir. Courir. Courir, encore et toujours. Fuir cette réalité, fuir tout ce qui était autour de lui. Une main sur le visage et les yeux fermés, il courait en hurlant. Des cris de terreur, comme provenus du chaos lui-même. Il ne savait pas où il allait, mais il fuyait. Il ne voulait pas mourir, lui non plus. Il ne voulait pas mourir comme tous ses amis, découpé en morceaux. Il fuyait, esquivait les bosquets et sautait par dessus les ronces. Quel résultat ? De toute manière, son poursuiveur avait sorti un revolver. Pater Noster, Ave Maria, etc, détonation. Le monde s'écroule en même temps que ce jeune garçon. Ce n'était pas encore sa fin, mais presque. Il comprendrait bien assez tôt mais en vain qu'il valait mieux mourir dans son état.

Une seconde d'inattention. Une simple seconde d'inattention, et la voiture avait glissé sur quelques mètres. Une seconde d'inattention, et le jeune homme ne put se pousser à temps. Mélodie gracieuse des os qui se brisent, beauté de la vie qui disparaît dans les méandres. Klaxon ininterrompu, et joies de l'inconscience. Ainsi, le jeune homme était coincé entre un lampadaire et une voiture dont le conducteur était inconscient. Ses yeux reflétaient le néant qui l'attendait, tandis qu'un filet de sang s'écoulait de sa bouche. Il souriait tandis qu'il mourait. Sur ses lèvres, on pouvait lire ce qu'il disait. Il disait qu'il ne serait pas oublié. Ici se terminait son histoire à lui aussi, un soir d'hiver, sous la neige.

Déposer la hache dans un coin, puis marcher tranquillement d'un pas léger vers le premier commissariat. Un petit sourire accompagnait ses yeux tristes à mourir. Elle tendit les bras, l'acier se referma autour de ses poignets tandis qu'on l'emmenait sans ménagement dans ces pièces dotées de barreaux électriques. Jamais son sourire ne bougea d'un cil, même lors du jour fatidique où le banc de sa geôle fut troqué pour une chaise simple et dotée de sangles. Ce sourire ne put se retirer de son visage, même après les deux injections qui figèrent son sourire dans l'éternité. La troisième accomplit ce qu'elle avait toujours voulu. Avec un sourire immortel et des yeux morts, elle s'éteignait en pensant qu'elle s'était enfin échappée de cette sphère. La fin de son histoire se trouvait ici.

Lui s'était levé lentement, avait serré la main de son adversaire et était parti rejoindre sa soeur. Il n'avait aucun regret, ni aucune espérance. Lorsqu'il avait signé pour le contrat de la roulette russe, il savait ce qui l'attendait. Lui aussi s'éteignait dans un bruit semblable à un coup de tonnerre, tandis qu'il s'éteignait avec la perspective que personne ne viendrait à son enterrement, puisqu'il n'y aurait pas d'enterrement. Il avait tort : il y avait bel et bien eu un enterrement pour lui. Cependant, seules cinq personnes s'y trouvaient. Le prêtre, le commissaire et les trois employés des pompes funèbres. Il était mort dans la discrétion la plus totale : sans doute cela l'aurait tout de même blessé si il l'avait su. La fin de son histoire ne s'était pas faite lors de sa mort lors de cette partie de roulette russe, mais lors de son enterrement.

Et enfin il y a moi. Moi qui suis chargé de veiller sur chacun de ces morts, moi qui dois toujours récolter les âmes en peine. Sans doute l'homme qui ne pensait pas être oublié un jour avait-il cru voir Charon : se doutait-il vraiment que c'était en fait moi, cet homme blond ? Qui sait. La beauté dans cet océan de violence m'apporte la paix, la paix dans cet océan de beauté me rend violent. Sans doute dois-je réagir ainsi, sans doute dois-je me retirer des autres humains. Moi qui suis immortel, moi à qui la lourde tache d'accompagner les morts dans leur dernier voyage a été confiée. Je ne suis pas divin, je ne suis pas une entité supérieure ou quoi que ce soit : je ne suis qu'un simple gardien. Sans doute est-ce plus clair si je parle de veilleur ? Le cercle du chaos est comme la sphère de cette jeune fille : peu importe quel chemin on prend, on arrivera toujours à la même fin. Violence. Pouvoir. Mort. La mort nous attend tous, sans exception. Même moi un jour, je mourrai.


«Tout ça, c'est à cause de toi.»

Notre vie n'est pas faite pour être gâchée, cependant nous perdons tout à notre mort. On nous a appris à nous hiérarchiser, cependant nous sommes tous égaux face à notre funeste destin. Et tout ça, c'est à cause de la mort. Tous ces paradoxes, toutes ces complications, tout renvoie à la Faucheuse qui nous regarde de son oeil bienveillant, depuis une autre dimension sans doute. Ou peut-être se balade-t-elle parmi les vivants, laissant sa faux effleurer notre cou de temps en temps ? Si nous ne pouvions pas mourir, alors nous n'aurions besoin de rien. Nous n'aurions pas besoin de survivre : seulement de vivre. Nous n'aurions sans doute même pas besoin de vivre : exister nous suffirait. Une simple existence, comme si nous n'étions rien. Le propre de l'être humain est d'avoir conscience de soi-même, ainsi on ne peut s'imaginer ne pas exister. Pas vrai ? Essayez un jour, vous verrez. Vous sentirez le désespoir monter, vous sentirez l'incompréhension s'installer, vous verrez votre poing se serrer et vos os blanchir sous l'effort que demande une telle acuité mentale.

On ne peut pas ne pas exister.

Les échos d'une autre vie, une nouvelle fois, m'envahissent et me donnent un mal de crane qui s'estomperait une fois que j'aurais commencé à surveiller une nouvelle vie. Mais cette fois je ne veux pas. Je ne veux pas refaire une nouvelle fois le chemin épineux qu'est la vie d'un humain. Pleine de souffrances inutiles, de désespoir infaillible et de noirceurs éternelles. Ce que nous construisons, la mort le détruit d'un souffle froid. Notre vie est plus instable qu'un château de cartes, mais Dieu sait que ce château est difficile à monter ! Au fond, nous agissons mais ne faisons rien, nous trahissons mais nous n'y pouvons rien. Pourquoi doivent-ils mourir ? Pourquoi chacune de ces morts est-elle due à un humain ? Ne puis-je donc pas vivre une vie paisible ? Il semblerait qu'il soit impossible pour mon amie de me laisser en paix plus de quarante ans. Dois-je appeler ceci une malédiction ?

La mort nous attend tous. C'est un fait indéniable. Lorsque la partition est finie, la musique s'arrête. Je ne puis vivre longtemps, je ne puis jouer plus longtemps au jeu du chat et de la souris avec un adversaire aussi patient que la Faucheuse. Lorsque vous pensez y avoir échappé, il y a toujours un autre obstacle qui nous attend. Anna, par exemple, a fini exécutée. Elle ne pouvait plus supporter la solitude et a tué pour se sentir entourée. S'enfermer n'est pas une solution. Kariya est mort, mais personne ne s'en souviendra. Souhaiter sa mort n'est pas une option non plus. Le crépuscule s'installe doucement dans nos vies, puis notre dernière lueur de soleil s'estompe brutalement. La Faucheuse vous a frôlé et vous a embrassé, sans que vous ne l'ayez vue. Je refuse de regarder encore quelqu'un mourir devant mes yeux. Je ne veux pas m'attacher à ce monde. Je ne veux m'attacher à personne.

La mort nous attend tous, et je n'ai pas pour habitude de faire attendre une bonne amie. Adieu.

(Ce texte manuscrit, ainsi que quatre autres, ont été retrouvés dans une pochette ensanglantée sur laquelle il était marqué "Addendum à la vie". Un Beretta se trouvait sur la pochette, dans la main d'un homme retrouvé lui avec une balle dans le cerveau. Il tenait encore le stylo qui a servi à écrire ces lignes dans sa main droite.)
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mar 6 Nov 2012 - 23:27

Je l'avais dit qu'il y aurait des hors-série sur les Addendum, non ? Voici le premier. Bonne lecture !

- Addendum X-1 : Pour qui se croyait supérieur. -


Une main si blanche et une main si pâle, toutes deux jointes dans une poigne sauvage, coudes sur un champ de bataille sans merci. Deux comptent user de toute leur force afin de remporter cette bataille sans merci. La terre tremble, l'électricité flotte dans l'air dangereusement tandis que chaque poussée sur l'avant-bras fait saillir les muscles et trembler les membres. Leurs dents grincent. Lui, cet être omnipotent mais impuissant devant cet être si macabre mais si gracieux. La bataille du siècle avec pour seules armes leurs muscles. La fin de tout un monde qui se trouvait littéralement entre leurs mains.

Cet homme, tout de blanc habillé, regarde son adversaire avec un air déterminé. Ses regards lancent des éclairs tandis que son avant-bras prend un peu l'avantage dans ce bras de fer digne d'un récit des plus épiques. La poigne de ces deux hommes aurait pu, au bas mot, broyer la gorge de deux dragons ou trois à la fois. Un éclair tombe tandis que l'avant-bras de cet homme rompt le parfait angle droit en faisant pencher la balance de l'autre côté. Une petite secousse sur un trait vert. 85. L'avantage n'est pas énorme, mais il est très largement appréciable.

Il y a aussi cet homme dans la bataille, cet homme tout de noir vêtu et au physique si sinistre. Sous la puissance de l'effort, il serre les dents et montre les crocs, laissant entrevoir une langue fourchue de temps en temps. Ses yeux si froids étaient réchauffés de temps en temps par la flamme de la rage. Il n'abandonnerait pas cette partie, c'était évident. Après un effort infini, il parvint à revenir à la situation d'origine. Le sol se fendit sur plusieurs mètres tandis que leurs avant-bras tremblaient sous l'effort produit. Une seconde ligne verte passa, secouée elle aussi. 78. La situation était revenue au départ. Que tentaient-ils d'accomplir au juste ?

C'est ce que se demandait cet homme en blanc. Pourquoi combattait-il aussi violemment ? Pourquoi se disloquait-il ainsi le bras à tenter de remporter cette victoire ? Qu'importait-il de gagner cette fois ? Ce n'était qu'une terre comme une autre. Un pari d'amis, en sorte. Ce n'était qu'un simple défi de force, une épreuve pour déterminer qui dominait l'autre. La mise était infime pour eux, et d'ailleurs les marques laissées par ce combat, peu importe qui gagnerait cette épreuve de force, resteraient à jamais gravées. Un mauvais réflexe l'envoya dans une situation inconfortable : il se trouvait à moins de 45° du support. Son coude avait glissé.

Évidemment, l'homme en noir avait sauté sur l'occasion et avait ramené le jeu à son avantage. Une ligne était passée, encore parcourue de ces tressautements. 56. Son rictus s'était transformé en un sourire charmant, malgré les dents acérées qu'il dévoilait au grand jour. Il était d'un naturel assez charmeur et attirait plus de monde qu'il ne le pensait. Qu'ils soient hommes ou femmes, qu'ils soient jeunes ou vieux, tout le monde tombait un jour sous son charme. Il avait ce don d'être attrayant, cet Adonis des temps anciens et nouveaux. Une faille typiquement psychologique qu'est le premier échec. Il en avait profité pour pousser l'homme en blanc dans ses derniers retranchements. La main frôlait la surface tandis que l'autre tentait de rester en jeu malgré tout.

Quelque chose au loin gronda. Quelque chose plus près encore gronda. Une nuée d'éclairs commençait à apparaître, accompagnée de son concerto mélodieux. Lumière et son s'emmêlaient dans une danse endiablée, tonnerre et éclair tentant de prouver lequel des deux était le plus impressionnant. Dans cette compétition se joignit le sol, tombant en miettes autour de l'aire de jeu. Des crevasses aussi larges que des fleuves parcouraient le sol tandis qu'une ligne rouge apparut dans l'air, à peine secouée. 12. Avec un petit soupir, l'homme en blanc ferma les yeux, tentant vainement de remonter la pente qui se dressait devant lui. Puis il esquissa un sourire et articula quelques mots.


«C'est ma défaite...
-En effet, et c'est ma victoire...»

Dans un fracas indescriptible, les deux mains jointes touchèrent la surface violemment. C’était comme si une mine venait d'exploser : la poussière et les fragments de ce qui était avant une terre s'éparpillait autour des deux lutteurs qui se regardaient en haletant. Leur travail était terminé, comme le prouvait une ligne verte continue, sans aucun tressautement. 0. Le chiffre rond était atteint. Tous deux se relevèrent et se serrèrent la main. Chacun repartit de son côté. Le Faucheur, de son attirail noir, repartit avec un sourire charmeur. Encore une fois, quelqu'un était tombé pour lui. Quant à l'autre, il repartait en serrant le poing. Il avait échoué.

Voyons maintenant la scène telle qu'elle apparait réellement. Un lit d'hôpital, avec un corps couvert de fils et de tubes divers, reliés à diverses perfusions, diverses machines. L'homme sous la machine était à peine visible. Seul le son continu et strident de l'électrocardiogramme donnait une indication sur l'état du corps : le Faucheur avait emporté son âme, et avait laissé ses cicatrices. Le chiffre ovale à côté de la ligne verte était formel : le bras de fer avait été remporté par la Mort. Ce combat entre la Vie et la Mort était fini. Pour qui se croyait supérieur, la chute fut la plus rude. Pour qui pensait gagner, la déception fut la plus lourde. Pour qui était vraiment déterminé, la victoire fut plus savoureuse. Pour qui n'avait été qu'un spectateur dans un combat qui le concernait mais le dépassait, la mort n'avait jamais été un tel soulagement.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mar 6 Nov 2012 - 23:30

Un deuxième hors-série. Sachez que je commence à épuiser mes sujets, donc il y aura tout au plus 10 hors-séries. Vous me connaissez, je suis un grand fan de la deuxième personne...

- Addendum X-2 : Ouvrir les yeux -


Concentre-toi. C'est ça, ferme tes yeux et laisse ton esprit abandonner ton corps. Tu n'es rien, tu n'es qu'une âme errante, tu ne vis plus dans un corps : un corps s'occupe de te faire vivre. Toute cette vie, tout ce sang qui circule, ressens-les. Garde tes yeux clos. Ne les rouvre sous aucun prétexte. Tu les a rouverts, pas vrai ? C'était idiot. Vois-tu maintenant cette lame qui va te transpercer la gorge ? Son scintillement à la lumière du jour fait défiler l'éternité devant tes yeux. Tu n'as pas le temps de te plonger dans ton passé, ta vie ne passera pas devant tes yeux une nouvelle fois. Allez, ferme les yeux. Ressens toute cette vie au fond de ton propre corps.

Ne rouvre pas les yeux. Laisse ton âme prendre le contrôle de ton corps entièrement, ne t'occupe de rien. Bien vite l'instinct reprendra ses droits. Tu vois ? Ton corps se décale vers la droite tout seul. Au ralenti, tu sens ton corps basculer et le contact froid du plat d'une lame t'effleurer au niveau du cou. Garde les yeux fermés. Les préparatifs sont loin d'être finis, alors continue de te concentrer. Le sens-tu, ce courant chaud qui passe dans tout ton corps ? Ressens-tu ton propre sang distribuer la vie à tous tes organes ? Sens-tu ce cœur battre avec zèle, sens-tu cette énergie qui se dégage de ton corps tout entier et qui bouillonne, prête à exploser ? Pas encore, pas vrai ? Alors il est trop tôt.

Allez, concentre-toi. Tu peux le libérer, ce pouvoir qui est enfoui en toi. Trouve le, ce flux. Tu l'as trouvé, pas vrai ? C'est celui-là qui te fait frissonner, c'est celui-là qui hérisse tes cheveux et traverse ta colonne vertébrale. Cette énergie qui t'envahit et te donne le sentiment d'être invincible, cette énergie qui te donne envie de créer un miracle, la sens-tu ? Tu la sens, je le sais. Sais-tu que même les miracles ont une origine scientifique ? En effet, la plupart d'entre eux proviennent d'une substance incroyable qui coule dans tes veines en ce moment, cette énergie si dense qui t'envahit : l'adrénaline. Tout ce que tu fais, tu le fais de manière admirablement précise, admirablement forte, admirablement réfléchie. Et tout ça, c'est grâce à cette substance.

Tu l'entends ? Ton coeur s'affole. Plus vite, toujours plus vite. Pas un seul battement ne fait ralentir cet organe qui est le tien. Tout n'est que lien en toi. Ton âme, ton corps et ton esprit sont entrés dans un état de symbiose admirable, celui de la méditation alors que ta vie est en danger. Ne rouvre pas les yeux, il reste une dernière chose à faire. Le ressens-tu ? Ce sifflement dans tes oreilles. Obsédant, comme le sifflement d'un serpent. Ce n'est pas un serpent. Tu veux savoir ce que c'est ? C'est bon. Ouvre les yeux. Tu peux enfin les rouvrir. Que vois-tu ? Tu la vois, n'est-ce pas ? Cette lame à quelques centimètres de ta poitrine. Cette lame qui entre dans ton corps à la fois lentement et extrêmement rapidement.

Tu le sens même avec tes yeux ouverts et écarquillés, pas vrai ? Ce liquide qui coule de tes lèvres, ce liquide si acide et si amer que tu craches avec tant d'entrain. Quoi ? Tu te sens trahi ? Tu n'as plus le temps d'y penser. Ce magnifique liquide rouge coulant de tes lèvres et de ton sternum retire toute ta vivacité tandis qu'il s'écoule lentement, formant une petite flaque sur le sol. Ne ferme pas les yeux, accepte la vérité. Oh, et à quoi bon ? Tu n'as même plus la force de les garder ouverts. Lui a retiré sa lame de ton corps, et tu t'écroules sur le sol. Tu le sens, pas vrai ? L'appel de tes origines, le cri désespéré de la Terre qui appelle son enfant à elle. Qu'attends-tu ? Rejoins-la. De toute manière, tu ne peux plus rien faire. Personne ne peut plus rien faire pour toi.

Allez, vas-y. Ferme les yeux. Tu sens ce froid monter en toi, pas vrai ? Tu as froid. Tes yeux ne reflètent plus la lumière du jour. Il est déjà trop tard pour revenir en arrière. Tu as enfin ouvert les yeux sur ce qui s'est passé, pas vrai ? Tu as compris, pas vrai ? Toutes ces sensations que tu as eu durant tout ce temps sont vouées à s'éteindre en même temps que toi. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme : voici une règle qui n'est pas universelle. Il y a bien quelque chose qui se perd sans transformation, et c'est la vie. Lorsque l'on s'éteint, tout ce qui se trouve autour de nous s'éteint aussi. Souvenirs, rêves, sentiments... Tout meurt.

Personne ne te retient. Tu le sens ? Ce vide, au fond de toi-même. Ce vide que tu n'auras jamais comblé. Est-ce un regret au fond de toi ? Non, au fond tu t'en moques. Tu vas mourir, il est trop tard pour accomplir quoi que ce soit. La vie humaine est bien fragile, et bien nombreuses sont les raisons de la briser en mille morceaux. Cependant, la raison pour que l'on te tue reste obscure. Y avait-il au moins une raison pour que l'on te tue ? Sans doute... Quelle était-elle ? Personne ne le saura jamais, car la seule personne qui aurait pu répondre se meurt lentement. Bien sûr, jamais personne ne tuerait sans prendre de précautions. Et jamais un assassin ne tiendrait une rancune personnelle. C'est tout ce que tu savais au fond : il était trop tard pour regretter.

Regretter quoi, de toute manière ? ne pas voir vécu la vie à son possible ? C'est stupide de penser pouvoir le faire. Allez, ferme les yeux. La sens-tu, cette fatigue qui t'envahit ? Oui, tu la sens. Tu as besoin de dormir, faire un long sommeil. Tu ne te réveilleras jamais, mais au moins tu te reposeras. Ferme les yeux. Tu verras, tout ira mieux. Le froid disparaitra, la fatigue disparaitra, ce liquide rouge sur le sol disparaitra lui aussi. Tu seras sans doute dans un autre monde, sans personne pour tuer car tout le monde sera déjà mort. Je n'ai plus qu'à te souhaiter un bon voyage. Alors que ton corps et ton âme se séparent, ton esprit part ailleurs. Sans doute vers un monde meilleur, lui aussi. La raison de ta mort, au final, tu pouvais l'imaginer. Sans doute était-ce parce que tu vivais.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mar 6 Nov 2012 - 23:30

Voici la version finale de l'Addendum X-3. Il est court, mais c'était de loin le plus dur Addendum que j'ai eu à écrire.

- Addendum X-3 : Rencontre avec le monstre -


Il vous suit, lentement mais sûrement. Sur ses quatre pattes il avance lentement, dévoilant un peu plus à chaque pas ses dangereuses canines. Ce pseudo-sourire sur son faciès vous dérange, tout autant que ce sentiment désagréable : il est probablement guidé par son instinct. Il ne fera de vous qu'une bouchée dès lors qu'il vous aura rejoint. Ces crocs affûtés, signe d'une grande habitude à tailler la chair, luisent dangereusement aux quelques rais de lumière qui transpirent dans cette ruelle sombre. Ces yeux noirs comme une nuit sans lune vous fixent avec une lueur démente qui vous paralyse. Cette bête sauvage arrive à vous effrayer en se servant uniquement de cette lueur malsaine dans ces globes inquiétants. Cette bête vous tient en respect.

Vous tremblez tandis que vous faites un pas en arrière. Vous ne voulez pas mourir. Vous vous êtes interdit de mourir ici, malgré la perspective certaine qu'il fera de vous son diner. Vous priez de toutes vos forces n'importe quel Dieu qui vous vient à l'esprit tandis que deux gouttes descendent lentement : une sur votre tempe, et une autre parcourant votre colonne vertébrale, vous faisant frissonner. Quelque chose vous conforte dans le fait que vous avez un point commun avec ce monstre : lui aussi tremble. Cependant, vous savez pertinemment qu'il ne s'agit pas du même type de tremblements. Vous tremblez de peur, lui tremble d'excitation en voyant son repas si bien préparé. Le temps est venu, voici ce qui traverse votre esprit.

Il s'est encore rapproché de vous, en émettant un grognement infernal. Un grondement venu tout droit des profondeurs de l'Inferno, vous le savez. Vos yeux se sont écarquillés d'un coup tandis qu'une boule dans votre gorge vous empêche de hurler. Seul un petit croassement sort de votre gorge. Vous ne pouvez même pas avaler votre salive. Vous essayez de bouger, mais vos jambes ont déjà abandonné le combat. Elles refusent de vous obéir et sans doute se disent-elles qu'elles sont prêtes à servir de casse-croûte à une bête monstrueuse. Vous avez beau tenter de les convaincre, elles savent que vous êtes dans un cul-de-sac. Vous vous sentez tomber à genoux : vos jambes ont très clairement déposé leur démission, et refusent de supporter votre poids plus longtemps.

Une langue râpeuse passe sur les babines du monstre. Vous fermez les yeux, vous tentez d'ignorer ces atroces grognements. Une nouvelle fois, c'est peine perdue : Des petits bruits sur le sol vous disent que ce monstre se rapproche de vous. Vous sentez son haleine chaude et fétide courir sur votre corps, et vous esquissez un rictus de dégoût. Avec les bras, vous rampez en arrière pour échapper à la bête. Une seule pensée parcourt votre conscience : "Ne me tue pas, je t'en supplie. Ne me tue pas." Le monstre s'avance de nouveau vers vous d'un pas lent et calculé, alors que vous rouvrez lentement les yeux. Son museau est à moins de trente centimètres de votre visage. Une nouvelle fois, une langue passe sur les crocs pointus comme des lances affûtées.

Vous avez décidé de faire face à votre peur une bonne fois pour toutes. en fermant les yeux et en gémissant de peur, vous repoussez la bête féroce qui s'apprêtait à vous envoyer vers un autre monde et vous détalez en courant sur une dizaine de mètres. Pourquoi pas plus loin ? Parce que vous êtes face à un cul-de-sac. D'ailleurs, la bête vous approche. Vous voyez son pelage se mouvoir dans les ombres en grognant. Vous êtes effrayé, vous êtes perdu. Vous ne savez plus quoi faire. Les larmes vous montent aux yeux. Vous allez mourir ici, vous le sentez. Le bruit des pas de ce monstre se rapproche dangereusement de vous. Vous vous asseyez, perdu et quasiment inconscient. Vous entendez le bruit de sa respiration. Il vous sent, comme si il flairait sa proie. D'ailleurs, ce n'est pas comme si il la flairait : il la flaire vraiment, il sent son plat de résistance avant de le gouter.

C'est fini. Seul un hurlement déchirant sort de votre gorge, alors que la bête vous saute dessus. Cependant, une héroïne vous sauve d'une mort sûre en apparaissant au bout de la ruelle et en hurlant.


«KIKI ! Laisse les passants tranquilles et viens ici !»

Avec un aboiement joyeux et une démarche enjouée, Kiki le yorkshire rejoint sa maîtresse, une dame aux bords de la soixantaine. Quant à vous, vous vous relevez, honteux, en pensant qu'il faudrait vraiment remédier à cette cynophobie dérangeante. Puis vous reprenez votre chemin, en essayant d'oublier cette mésaventure avec un yorkshire des plus menaçants.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mar 6 Nov 2012 - 23:30

J'allais faire un truc pour les 1 mois des Addendum, mais finalement non. Raison ? Aucune inspiration pour faire quelque chose d'original. Donc à la place, pour fêter les 31 jours d'Addendum à la vie... Voici l'Addendum X-4, qui est entre le hors série et la fin du recueil ! (En fait, il me reste une nouvelle à écrire pour la véritable fin de ce recueil. 5 et 5, ca fait combien ?)

- Addendum X-4 : Addendum à la mort -


La fin d'une longue guerre. Ce triste moment où les braves guerriers s'écroulent à genoux, posent leurs mains au sol et recommencent à respirer la vie. Ce moment où une pensée générale emplit les esprits des survivants, atterrés et proches de la crise cardiaque. Les plus forts se relèvent et regardent l'horizon. Les plus faibles, eux, restent à terre et frappent du poing. Cependant, la même pensée traverse les esprits. C'est fini, ce bain de sang est enfin terminé. Enfin cette bataille sans queue ni tête prend fin, enfin ces braves combattants vont pouvoir se reposer. Quelques fous se relèvent et foncent sur l'ennemi en courant et en hurlant. Ce sont certains perdants. Ils sont abattus par deux archers : un archer ennemi et un allié, les deux ayant bien compris que toute résistance était futile.

La rage emplit les perdants, un vide emplit lentement les gagnants. Ils n'ont plus aucune raison de se battre, alors que leur reste-t-il ? Un commandant vient s'avouer vaincu. Les hommes des rangs adverses reculent tandis que cet homme sage s'approche. Il a l'épée rangée, mais son bouclier est toujours sur son bras. Sans doute était-ce sage : un archer tente de l'abattre mais n'atteint que son pavois. Un craquement retentit : mort à ceux qui ne savent pas reconnaître la fin d'une bataille. Un corps tombe d'une tour, un arc tombe derrière. Une flèche lancée comme une fléchette vient se planter dans le sol, à un pouce de sa gorge. Les soldats s'écartent tandis que le commandant passe. Personne ne tente de l'abattre : l'air digne, le regard dur, l'homme qui avance reconnaît humblement sa défaite et s'en va la déclarer. Il ne s'agit pas de fatigue, ni d'esprit mou : il s'agit de savoir être assez intelligent pour reconnaître la victoire d'autrui.

Tandis qu'il s'avance, il pense. Son peuple a perdu. Son peuple a tout perdu : les plus braves de ses hommes, ses terres, son honneur. Mais avant tout, son peuple a perdu des milliers d'êtres vivants. Que sont-ils devenus, une fois morts ? Que devient une personne qui meurt ? Est-ce qu'elle monte au Cieux ? Est-elle réincarnée ? Passe-t-elle sur la balance du Jugement ? Ou bien est-elle emmenée aux Enfers par le divin Passeur ? Il ne savait pas, mais n'en était pas bien curieux. Il ne comptait pas le savoir avant de mourir. Peut-être même que ce que l'on devient après la mort, nous le décidons de nous-mêmes ? Cette hypothèse plutôt plaisante lui fit esquisser un sourire léger qui s'effaça aussitôt. Il était arrivé devant le commandant ennemi et avait posé son pavois à terre. Puis s'était agenouillé. Le fourreau tomba, un éclair d'éternité descendit sur la nuque de ce sage penseur. La neige du champ de bataille vira au rouge tandis que la tête du philosophe était séparée de son corps athlétique.

Offrons-nous le luxe du voyage dans le temps pour revenir à notre époque, où les combats nobles entre vaillants chevaliers n'existent plus. De nos jours, on combat à distance. Le plus loin sera le mieux : ô joie, vous avez un lance-missiles. Voilà qui contrera les avions à plus de dix mille mètres d'altitude. Bientôt la guerre pourra être faite sans même que des troupes se déplacent. N'est-ce donc pas magnifique ? Mais lui, dans sa chambre, il s'en tape. Le scintillement de la lame de son couteau de chasse dans le fin trait de lumière qui s'échappe de l'extérieur dans sa chambre si sombre l'obsède. Il tourne la lame dans tous les sens et ne peut détacher ses yeux du faible reflet du soleil sur cette lame.

Au fond, il voulait partir mais n'en avait pas le courage. Partir en voyage, loin. Bien plus loin que ce que n'importe quel homme pourrait faire : un voyage vers l'au-delà. Il n'a rien à perdre : sa vie, ça a toujours été un tas de merde à ses yeux. Toujours emmerdé par plus grand, toujours emmerdé par plus fin que lui. Il était petit et gros. Sans aucune répartie, en plus de ça. Bien qu'il s'était extrêmement aminci ces derniers mois : il ne mangeait que très peu, n'ayant plus goût pour cette terre et ses fruits. Ainsi, il nageait dans ses vêtements et même sa ceinture ne pouvait l'aider sur ses pantalons. Deux cernes s'étaient creusés sous ses yeux. Il voulait en finir.

Le contact glacé du métal sur son poignet le fit frissonner. Il ferma les yeux et mit toute sa détermination à appuyer et faire glisser la lame sur son poignet. Bien vite une brûlure, comme une langue de feu, se fit ressentir sur toute une ligne. Là où il avait coupé. Le sang perlait. Il ne voulait ouvrir les yeux, mais il le savait. Pour se concentrer sur autre chose, il repensa à ce qu'il comptait trouver de l'autre côté du mur : délires fantasmagoriques dans un monde utopique ? Ou encore la paix éternelle, seul en ermite durant toute une éternité ? La vie parfaite comme on l'envisageait ? Sans doute. Il sourit à cette hypothèse tandis que le contraste entre le froid et le chaud s'installait sur son poignet. Une entaille ne suffirait pas.

Il n'hésita pas cette fois : il appuya sur la lame aussi fort qu'il put, et avec un hurlement il fit glisser le long de son bras. Tel un ruisseau, son avant-bras entier faisait couler l'essence même de la vie. La plaie pouvait faire penser à une immense croix catholique, mais il s'en foutait. La brûlure et la douleur le pliait en deux. Il criait, sa gorge était obstruée. Il voulait mourir, mais une partie de lui le raccrochait à cette terre qu'il haïssait. Bien décidé à en finir, il empoigna son couteau de chasse à l'envers, lame vers l'extérieur de la main, et le planta dans son avant-bras. Il ne put le retirer.

La réponse à sa longue question à propos de la suite à l'existence se fit claire : il disparut à jamais dans le néant, ce même néant qui avait aspiré la vie de tant de milliards de personnes déjà. La vie de ce brave commandant, celle de ce petit emmerdeur repenti, celle de cette jeune fille seule et psychopathe, celle de ce fils d'écrivain, celle de cet homme voulant sauver sa fille, celle de cet homme qui n'avait pas pu sauver sa sœur, celle de cet être omniscient qui avait choisi de ne plus savoir, celle de ce patient incurable, celle de cet homme assassiné et aussi celle de ce garçon dépressif et suicidaire. Personne n'échappe à ce néant ; telle est la Mort.
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MessageSujet: Re: Recueil de nouvelles : Addendum à la Vie   Mer 7 Nov 2012 - 1:42

Une minute de silence pour le recueil Addendum à la vie, qui prend son envol vers la Fin avec cette nouvelle...

- Addendum X-5 : Addendum à la Vie -

Sans doute avez-vous déjà entendu parler de Narcisse ? Cet homme qui avait été maudit à sa naissance et qui devait tomber amoureux de lui-même si il devait un jour voir son reflet. Toujours dans sa vie avait-il été protégé des miroirs et reflets, ne voyant de lui-même que ses mains et son corps. Ce jour où il avait découvert les rives d'un lac avait signé sa perte : il resta longtemps à se regarder, puis voulant toucher cette personne qui apparaissait dans cette étendue d'eau s'était penché, était tombé et s'était noyé. On peut considérer que je suis la réincarnation de Narcisse. La seule différence se trouve dans le fait que j'ai survécu à mon destin.

Tout avait été si vite : j'étais sur la route du lycée, comme à mon habitude. Une route déprimante qui me rappelait à quel point notre vie est monotone, une route parsemée de diverses embûches telles qu'un passage piéton sur une route à haut trafic ou encore un chantier qui durait depuis un bon nombre d'années. Qui sait ce qu'ils construisaient ? Sûrement pas moi. Comme à mon habitude, je dus attendre qu'un automobiliste ne soit pas trop pressé pour enfreindre le code et qu'il laisse passer l'étudiant que j'étais, puis je pris une pause devant le chantier. Une glace était posée devant les barrières en bois de ce chantier.

Réflexe typiquement humain : j'ai regardé mon reflet. Vous savez, on ne peut s'empêcher de regarder notre visage lorsqu'on passe devant un miroir. Non pas par égocentrisme ou quoi que ce soit, mais plutôt pour vérifier ne serait-ce que si nous avons bonne mine. J'avais une mèche de travers : j'eus le temps de la remettre, avant d'entendre un sifflement et un cri. Je n'entendis rien d'autre que le bruit sourd d'un objet lourd qui s'écrase au sol, le bruit d'un carreau qui se brise et le faible bruit de mes os qui se brisaient. Je n'ai ressenti aucune douleur : je n'étais déjà plus là.

Il me fallut un peu de temps pour revenir à moi et voir une chambre blanche parsemée de types en blouse blanche qui s'affairaient autour d'un garçon qui était plus proche du cadavre que de l'humain vivant. Ce garçon, je le compris bien assez tôt, c'était moi. Je ne pouvais pas bouger. Il m'était totalement impossible de bouger, peu importe comment j'essayais. La réalité m'arriva durement, comme une claque violente : j'étais paralysé. Je pouvais bouger ma tête et changer mon expression faciale, et rien de plus. Avec un effort surhumain, je parvins à regarder mon propre corps. Une deuxième réalité, tout aussi violente que la première, me prit à la gorge.

Tout mon corps était recouvert de bandages rougis par le sang.

Mes jambes ne ressemblaient plus à des jambes. Mes bras avaient l'air de bouts de bois inanimés. Mon existence entière était foutue. Nous étions quarante-huit heures après l'incident, et je venais seulement de réaliser que le cri que j'avais entendu lors du sifflement était le mien. Une voix se leva, très facile à distinguer des voix des divers moustiques attirés par ma lumière forte. Grave, douce, assurée et pleine de professionnalisme. Voici à peu près comment je définirais cette voix. Trêve de description pour une simple voix, vous voulez sans doute savoir ce que cette personne si professionnelle a dit. Ma foi, voici les mots qu'il a prononcé.


«Laissez le patient respirer, enfin !»

Dans mon coeur, ce fut comme une petite lumière qui s'alluma. Depuis mon réveil, c'était le premier à me considérer comme un humain et non comme un sujet d'expérimentation. Je me sentis esquisser un petit sourire avant de bouger mes yeux dans sa direction. Blouse blanche, cheveux grisonnants, un chirurgien expérimenté à mon avis. L'aura de compétence qui émanait de lui me faisait me sentir en sécurité. Si j'avais un espoir de retrouver l'usage de mon corps, c'était lui. Peu à peu, les internes sortirent de la chambre, nous laissant seuls. C'était maintenant lui et moi, le docteur et son patient. Un long silence s'installa, ce qui ne me laissait rien présager de bon. Sans doute avais-je raison de douter, vu la suite des évènements. Après un long soupir désolé, le docteur ouvrit la bouche pour me parler.

«Je vais être franc... C'est un miracle que vous soyez en vie.»

C'est ce que j'avais cru comprendre. Mais une réalité autre encore que mon état me frappa de plein fouet : même si j'étais conscient, ça ne voulait pas dire que j'étais tiré d'affaire. La question me brûlait les lèvres, au point que je ne savais plus quoi faire : comment allais-je réagir si jamais la réponse que je redoutais sortait ? Devais-je poser cette question, ou devais-je la garder pour moi ? Ma bouche s'ouvrit et se referma plusieurs fois, puis je me permis de fermer les yeux pour réfléchir. Sans doute était-il préférable que je la pose, mais préférable à qui ? A ma conscience qui serait tranquille ? Non, si la réponse est négative elle ne sera que plus agitée. Alea jacta est, je préfère savoir et souffrir qu'ignorer et souffrir.

«Je vais être franc aussi, docteur. Qu'en est-il de mon état ? Est-ce que j'ai des chances de mourir ?»

Le silence qui s'ensuivit fut des plus oppressants. Je savais ce qu'il signifiait. Le docteur prenait sur lui pour me l'annoncer. Une lueur dans ses yeux s'était éteinte : sans doute espérait-il que je ne pose pas cette question. Il était perdu entre mon bien-être et son devoir de docteur qui lui dictait de me dire la vérité. Il me regarda dans les yeux, et je fis ce que je pus pour lui montrer que je voulais la vérité et non pas une ombre qui ne ferait que m'emplir d'illusions stupides. Un long soupir, signe d'espoirs brisés et d'une compassion plus humaine que tout autre sentiment, puis le dénouement de ma vie. Tout alla bien trop vite, si bien que je ne pus prendre conscience de la gravité des faits.

«... Trois semaines. Les pronostics les plus optimistes vous donnent un mois.
-Ah... bon.
-... Je suis désolé.»

La brièveté du message avait occulté toute possibilité de se rendre compte de ce que représentaient ces trois semaines. Ce ne fut que plus tard, lorsqu'il sortit de la chambre, que je me rendis compte de ce qu'impliquait ce délai. D'ici un mois au grand maximum, je deviendrai poussière. Je m'effacerai de ce monde... Je mourrai, tout simplement. Désolé... Il n'avait pas à être désolé. Il en avait déjà fait énormément en choisissant de me dire la vérité. Ce n'est que plus tard que je compris encore autre chose. Ma condition ne me permettrait pas de vivre mes trois dernières semaines comme je le voudrais. J'entendis un hurlement affreux, presque bestial. Ce n'est qu'en reprenant conscience de moi-même et en remarquant que je manquais de souffle que je compris que c'était le mien.

C'est ici que j'ai commencé à réfléchir. Quel est le sens de la vie ?

Une semaine a passé. Rien n'a changé dans cette chambre d'hôpital. Tout est toujours aussi blanc, le même docteur passe tous les jours avec la même expression sur le visage. Une expression désolée et, au fond, une rage d'être aussi impuissant. Tous les jours, je lui fais signe que ce n'est pas de sa faute, tous les jours il me regarde avec le même sourire forcé. Personne ne pourra me sauver, et je le sais. Si ce docteur l'a dit, alors personne n'est capable de me sauver. C'est un fait, c'est inévitable. Je suis donc condamné à mourir lentement, pendant qu'on me nourrit et qu'on m'apaise au goutte-à-goutte. Je les vois, les deux perfusions. Morphine et nutrition artificielle. Un bandage de fortune et les restes destinés à la poubelle sur un blessé de guerre affamé.

Je ne pleurerai pas. Je n'en ai plus la force. Je ne me lamenterai pas non plus. Il est trop tard pour me lamenter. A quoi bon tenter de fuir le destin lorsqu'il est à deux doigts de vous toucher ? Non, je peux regarder ma propre tombe et dire que je suis prêt. Ca m'a pris une semaine. Il m'en reste deux, deux semaines à vivre une vie limitée par les tubes et les machines qui se trouvent autour de moi. Lentement, j'avais tourné la tête vers la porte. Un bruit m'avait fait faire ce mouvement inconsciemment : la porte qui s'ouvrait. Devant moi se trouvait un homme assez grand, aux yeux vifs et aux cheveux châtain.

Il s'installa près de moi avec un petit signe de tête. Il sortit un calepin de sa veste grise, ainsi qu'un stylo. Son expression n'était pas la même que celle du docteur. Il éprouvait de la compassion, mais pas le même genre. Lui ne pouvait que déplorer mon état, il ne pouvait pas se blâmer de ne rien n'y faire, ce n'était pas son travail. Cependant je pouvais deviner son boulot au calepin et à son réflexe de le sortir. En effet, il n'avait même pas eu besoin d'une seconde pour sortir le calepin et le stylo. Un journaliste. Alors comme ça, je suis devenu connu en une semaine, mais ma famille n'est même pas venue me voir... Le journaliste prit la parole doucement, un peu gêné d'être là.


«Excusez mon intrusion et mes manières... J'ai un article à écrire, ce n'est pas de gaieté de coeur.
-Ce n'est rien. Avant de commencer, est-ce que ça vous dérange si je vous pose une question ?
-Non, bien sûr que non.»

Il n'avait pas décollé ses yeux de son calepin, où il griffonnait quelques notes à propos de mon état : bras et jambes brisés en huit, cinq côtes cassées, colonne vertébrale déplacée, miraculeusement conscient. C'était bel et bien moi. Il releva les yeux, comme pour me dire de poser ma question. En soi, je n'allais pas hésiter à la poser. Je jaugeais le type en face de moi. Vu son calme, je ne dois pas être le premier mourant devant ses yeux. Ce n'est pas plus mal, il n'en est que plus apte à me répondre. Un petit soupir, puis la question fatidique.

«Pour vous, quel est le but de la vie ?»

Je le vois fermer les yeux et réfléchir. Au bout d'un long instant, il les rouvre avec un petit sourire satisfait. Ses yeux renvoient une lueur tout à fait plaisante à qui sait penser et sait reconnaître un penseur. En peu de temps, il a réussi à réfléchir sur une question aussi vaste et se placer sur un point de vue. Reste à écouter ce qu'il a à me dire, et voir ce qu'il peut m'apporter dans ma réflexion à deux semaines de la mort. Dans une voix plus claire que celle qu'il avait auparavant, je l'entends commencer à disserter sur le sujet d'un ton enjoué.

«Le but de la vie ? Vous parlez de la vie comme si elle était une personne à part entière. Mon cher, la vie est tout un amalgame de personnes. Plus de sept milliards d'être humains si on ne compte pas les animaux et les plantes : voici ce qu'est la vie. La vie en elle-même n'a pas de but : c'est à nous humains de se trouver un but pour notre fragment de vie. En ce qui me concerne, je suppose qu'il s'agit de vivre heureux. Pour vous, ça me désole de le dire, mais je crois qu'il est trop tard pour vous forger un but. Quoi qu'il en soit, nous sommes vivants et c'est tout ce qui importe. Le reste, ce n'est pas la vie qui le décide : nous décidons de la vie que nous vivons.
-Vous sous-entendez que le destin n'existe pas ?
-Bien sûr qu'il n'existe pas. Aurions-nous à faire des choix si le destin existait ? Nous nous laisserions guider par le fleuve tranquille de la vie, et nous laisserions le destin décider de notre avenir pour nous. L'être humain est partisan du moindre effort par nature : ceux qui travaillent plus sont motivés par certains buts : devenir riche, avoir une bonne image, réussir dans la vie. Mais qu'importe ? Nous mourons tous au final. Vous-mêmes en êtes la preuve. Aller à l'école n'est plaisant à personne. Cependant, nous sommes poussés par la motivation de réussir à trouver un emploi plus tard et pouvoir vivre. Tel est le destin : le destin tel que nous le connaissons est en fait la volonté de l'humain.»

Quelque chose cloche dans ce qu'il me dit. C'est un bon penseur, il n'y a pas à dire. Il sait réfléchir rapidement et dire des choses sensées. Cependant, il y a toujours un détail qui m'échappe dans sa théorie sur la vie. Il m'a parlé du destin dans le sens professionnel du terme, mais il me manque un élément... et je crois le tenir, cet élément. La gorge sèche, je ne peux que murmurer cette demande d'explications à propos de ce point si dérangeant.

«Et l'amour ? Ne dit-on pas que c'est le destin qui réunit deux êtres ?
-Le destin ? Non, mon cher. Tout a une explication scientifique en ce monde. L'amour n'est pas dû au destin non plus. L'explication dans l'amour tient en deux éléments, scientifiques et psychologiques. Le premier est l'attachement que l'on a envers une personne par rapport à ses goûts, sa personnalité, ce genre de choses. Si cette relation devient trop proche, un automatisme psychologique nous fait penser que c'est l'amour. C'est ici que rentre en ligne de compte le deuxième élément, l'élément scientifique. Vous auriez pu objecter avec la théorie du coup de foudre.
-Je comptais le faire.
-Je vais expliquer mon point de vue. Selon moi, c'est ici que tout se joue du côté de la science. Les phéromones, vous savez ce que c'est ? Cette substance chimique qui provoque chez l'être humain une attirance envers un autre être humain. Elle est plus développée chez les animaux, j'en conviens. Mais elle est aussi présente chez l'Homme, et elle explique le coup de foudre. Bien entendu, elle règle aussi le problème de l'amour à sens unique qui trouve sa solution avec la science lui aussi.»

La rationalité de cet homme est tout bonnement incroyable. Non seulement par rapport à la vie en elle-même, mais pour quasiment tout sujet, il arrive à trouver une explication. Sans doute pourrait-il même m'expliquer pourquoi je vis. Depuis cette semaine, j'ai croisé deux hommes qui ont changé ma vie, si courte soit-elle. Même pour un mourant, ça fait beaucoup. Avec un petit sourire, je hoche la tête. Sourire pour sourire, il trace un trait sur son calepin comme pour me signifier ce qui m'attendait pour la suite. Ca ne me dérange pas : être interrogé par un homme sage comme lui en est presque un honneur. Il préfère tout de même dissiper les doutes subsistant autour de ce mystérieux trait.

«Bien. Maintenant que je vous ai répondu, peut-on commencer ?
-Bien sûr. Merci.»

Puis il m'a interrogé sur les faits de l'incident : que s'était-il passé ? Je n'en savais rien. Est-ce que je comptais porter plainte ? A quoi bon, il me reste deux semaines à vivre. Pourquoi suis-je si calme au bord de la mort ? En aparté, je lui ai dit qu'il savait pourquoi. Puis pour le bien de l'interview, je lui ai dit que c'était parce que je n'avais plus aucun regret. Est-ce que je savais d'où venait ce miracle ? Avec un clin d'oeil complice, je répondis que c'était sans doute le destin. Le dialogue continua ainsi pendant une heure, puis le jeune journaliste sortit en promettant de revenir me voir avant deux semaines.

Pas besoin, monsieur le journaliste. Pas besoin.

Le fait le plus dérangeant dans cette équation est que je me meurs. Plus vite que prévu, je me meurs. Il en sera fini de ma personne avant ces deux semaines, et je le sais. Sous l'amas de tubes, je sais qu'il y en a un qui s'est détaché. Je l'ai senti sur ma peau, ce liquide qui coulait. Il n'était pas chaud, il n'était pas glacé. Ce n'était pas mon sang. Ainsi, je sais que seule une option reste : un tube s'est détaché. Durant l'interview, je me suis senti plus fatigué que jamais. C'est la dernière ligne droite pour moi. D'ici quelques heures, je suis mort. Je suis prêt.

Qui suis-je ? Je suis un humain. Un humain ne fait que vivre une vie qui lui est imposé sans son consentement. Cependant il est retenu par la peur de mourir et de tout perdre. Que perdre ? Il nous est inculqué que la vie a un but et que nous devons l'atteindre. Il s'agit de notre objectif en tant qu'humains. Chaque obstacle doit être vaincu, tout ce qui nous barre la route doit être abattu froidement. Sauf si c'est un des nôtres, et encore. L'humain se permet le barbarisme d'amoindrir sa propre race à très grande échelle. Je suis donc l'un de ces humains en quête de la perfection.

Où suis-je ? Je suis sur une planète qui se meurt elle aussi. Tout comme moi, un seul et unique évènement a bouleversé toute son existence. Quatre milliards d'années foutues en l'air par quelques années de progrès technique. Dix-huit ans foutus en l'air en l'espace de quelques secondes. Nous humains ne sommes pas différents de la Terre qui nous héberge. Une seule cellule se met à vouloir changer, et c'est tout notre corps qui se met en branle. Un seul humain tente de changer le monde, et c'est tout notre sol qui en pâtit.

Pourquoi vis-je ? Je vis afin de voir la vérité au bout du chemin. Je vis pour mourir, et pour découvrir la réponse à la question que l'Homme se pose depuis des milliers d'années. Que se trouve derrière les portes de la Mort ? Seuls les morts le savent. Selon moi, ce qui nous attend est assez bien pour que personne n'en revienne. Ce n'est que mon opinion, après tout. Vivre notre vie, se laisser bercer par le destin, et tout simplement vivre pour le fait même de vivre. L'animal n'a pas cette notion de but et pourtant il vit. La vie n'est qu'un passage du néant à la mort, une étape difficile de notre existence. J'en suis convaincu.

Je sens le froid m'envahir... C'est la Fin. Enfin je transite vers cet autre monde, l'inconnu qui m'appelle. Ma famille ne m'aura pas revu. Ce n'est pas plus mal, c'est ainsi que je n'ai aucun regret en partant. La vie, cette rhapsodie mélangeant comédie et tragédie, faisant de la dualité une ambivalence et faisant de l'unité un moyen de se séparer... la vie est ce que nous sommes, et nous ne pouvons pas ne pas exister. Ainsi, la Vie ne peut s'éteindre. Tandis qu’une vie peut se finir, jamais la Vie ne finira : la faible chandelle que nous sommes en tant qu'individus n'est rien comparée à la lumière éternelle de la Vie. Nous ne sommes rien, mais c'est en n'étant rien du tout que nous devenons quelqu'un parmi cette foule. Telle est la Vie.






FIN
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